Edito

À la surface des choses, sur la fine pellicule du visible, une liane s’allonge, s’étire, étend ses velléités vers le ciel. La communion du plein et du vide tournoie en tourelles, en cimes, en faîtes, en lanternes. Mais sous le miroir, la voltige garde toujours – un peu – les pieds sur terre. Pour y plonger ses encres, enraciner ses desseins, réverbérer ses élans. Forer ses souvenirs, reprendre un appui, et s’envoler, alors, d’un peu plus haut.

Aude Revier

La carte postale de Sóley Dröfn Davíðsdóttir

Peinture à l’huile pour l’éclat des couleurs ou dessin sur tablette, l’âpre nature de son pays inspire cette psychologue et peintre islandaise, tout autant que le voyage. Ce mois-ci, clin d’oeil des pentes d’Hafnarfjall, qui plongent telles des lames dans la mer à l’ouest de son île.

Habiter l’air

Texte Mathilde Monnier

La photo est un peu floue, en noir et blanc, un homme est en lévitation au-dessus du sol, dans une pièce qui pourrait ressembler à une chambre à coucher. À côté de lui un placard. Sur le mur derrière, son ombre découpée, dédoublement projeté de ce corps en suspension. La silhouette est gracile, les jambes sont assemblées et tendues, les pieds s’ouvrent en première position, pointes en avant, les bras flottent comme des ailes mais c’est la tête qui intrigue, le menton est légèrement penché vers l’avant, les yeux regardent le sol, peut-être sont-ils fermés ? L’homme semble sourire, comme absenté à lui-même.

Cette photo, je la connais depuis des années mais je ne l’avais jamais regardée ainsi. Elle a été prise au sanatorium de Münsingen en juin 1939, lors d’une visite de Romolá Nijinski à son époux, le célèbre danseur et chorégraphe Vaslav Nijinski. Serge Lifar est aussi là, espérant un miracle, essayant à sa façon de provoquer chez Nijinski une étincelle, de susciter un jaillissement de mémoire. Le jaillissement se fera dans ce fameux saut, preuve d’une éternité. Car Nijinski s’est fait connaître, entre autres, pour ses sauts incroyables. On ne disait pas qu’il sautait mais qu’il volait, voguait, se catapultait dans les hauteurs, planait, se suspendait en l’air, restait en apesanteur, traversait les fenêtres. Lifar disait qu’il habitait l’air et l’espace. Mais avait-il les pieds sur terre ? Sûrement pas.

De nos jours on saute beaucoup moins, surtout côté danse contemporaine, et sans doute beaucoup moins haut. On a le corps plus proche du sol. Les danseurs ont développé de nouvelles techniques privilégiant le rapport vers le bas plus que vers le haut, notamment à travers la chute, les roulades, les appuis, le rapport au poids du corps. On ne s’élève plus, on s’enracine. Le sol, la terre sont devenus des terrains de jeu et d’investigation inventant de nouvelles gestuelles à l’infini, le sol étant un support pour tout le corps et non plus seulement pour les pieds. Pourtant le saut reste un mouvement lié à l’énergie, à l’expression de bonheur. Les jeunes enfants, quand ils ne courent pas, sautent de joie, d’énervement, de colère, mais aussi pour rien, pour le plaisir d’une pure dépense et sentir leur corps dans l’air. On dit aussi sauter une classe, le grand saut, un saut de puce…

D’un danseur qui saute haut, on dit qu’il a du ballon.

Pour ma part, j’ai adoré sauter lorsque j’étais danseuse, j’aimais surtout les grands jetés, les petits battus, les entrechats, et tous les sauts groupés serrés. Le saut c’est d’abord un rapport musical, il faut entendre le temps du saut dans sa tête, le chanter. Le saut est plus haut et moins difficile si le temps fort est placé en haut, au zénith du saut. C’est aussi important de visualiser son saut, de s’imaginer en apesanteur. Aujourd’hui je saute moins, c’est une chose qui passe avec le temps. Et en général, je vois peu de gens au-delà de 40 ans qui se mettent à sauter parce qu’ils sont heureux. Peut-être ai-je plus les pieds sur terre, et la tête dans les nuages ?