Memphis, ville, Blues

MEMPHIS
BLUES AGAIN

Reconstruits à la même adresse, les studios Stax accueillent désormais un musée de la musique soul.
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Fan de rockabilly, le guitariste Brad Birkedahl joue aussi les guides touristiques au volant d’une Cadillac
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Manoir de style colonial, Graceland est situé au 3764 Elvis Presley Boulevard. Au 1er étage, les pièces privées du King sont fermées au public depuis 1977.
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C'est au Sun Studio que les titres mythiques de la musique américaine ont été gravés entre 1950 et 1960.
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Downtown, centre-ville de Memphis, angle des rues Madison et November 6th.
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Jason Freeman, l’un des meilleurs connaisseurs du Sun Studio.
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Flying Fish, fastfood spécialisé en poissons, près de l’hôtel The Peabody Memphis.
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Arcade, restaurant où Elvis Presley avait ses habitudes et lieu du tournage du film de Jim Jarmusch, Mystery Train.
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Fender Duo-Sonic, modèle de collection vintage.
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Ancien lieu de vie de l’artiste, la maison de Jerry Lee Lewis est ouverte au public sur rendez-vous.
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Ancien lieu de vie de l’artiste, la maison de Jerry Lee Lewis est ouverte au public sur rendez-vous.
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Depuis 2015, B. B. King, légende du blues, a lui aussi un boulevard à son nom.
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The Peabody Memphis

Son énoncé suffit à déclencher rêves et mélodies. Memphis, à la croisée des routes, trie ses trains et lance un ruissellement de chansons. Cette ville, qui stoppa net les visions de Martin Luther King en 1968, vibre toujours de blues, de rock et vénère ses rois, de B.B. King à Elvis.

Toute ville a des côtés désespérants. Elle se loupe, se cherche, s’écorche, n’arrive pas à dire ce qu’elle aime. Ce qu’elle veut. Ce sont les visiteurs qui la reconstruisent. À leur façon. Le monde est ainsi un inépuisable malentendu où les voyageurs entremêlent leurs visions.

Voici Memphis dans le Tennessee. Rien que le nom imprime une musicalité immédiate. Mem-phis-Ten-nes-see. Pourtant, à écouter quelques visiteurs chevronnés, se réchauffant à la nostalgie, la ville aurait perdu de son ardeur. Beale Street est malmenée par le mauvais commerce, on y fait payer l’accès le samedi soir (5 USD), la musique s’en serait allée ailleurs.

C’est oublier que Memphis a une âme. Elle vibre de partout. Parfois, elle fait peur. Elle est sombre. Le diable s’y prélasse. Et embobina les habitants. «Ils ressentaient la peur de l’homme devant la vie, écrit le journaliste Greil Marcus, et se firent les artistes de cette peur». Ce mélange poisseux participe à la chimie de la ville. Ce soir, au Levitt Shell, un théâtre en plein air où Elvis Presley donna l’un de ses premiers concerts, Brian Owens vient de terminer un set rutilant avec ses Deacons of Soul. La soirée est merveilleusement douce, le public bon enfant et chantonnant. «Pourquoi la ville respire la musique ? s’interroge-t-il en coulisses. Sans doute le souffle des multiples églises. On donne de l’amour et celui-ci revient… C’est partout comme ça dans le Midwest. Je ne pense pas qu’il y ait pour autant des villes musicales par nature. La mélodie est en chacun. Il faut juste ouvrir sa part de musique !»

That’s all right Mama

S’ouvrir donc à la ville, c’est accepter d’être malmené par le roulis commercial et le nouveau parc d’attractions de Graceland consacré à Elvis Presley. Ne miaulez pas au scandale, personne ne vous écoutera. Mangez plutôt un sandwich à la banane grillée et au beurre de cacahuète, cela vous détendra. Achetez même la casquette, un mug, un tee-shirt, histoire de gagner vite fait une époque jouissive. Celle des années 1950, leurs voitures démentielles, si longues, pouvant loger un lit pour deux dans le coffre, et partir en maraude sentimentale. Elvis, c’est à la fois un mauvais goût irrésistible, l’arrogance (il sut s’échapper de la culpabilité du blues), le narcissisme et, en même temps, la politesse que l’on retrouve souvent aujourd’hui dans les rues de la ville. La bâtisse est toujours dans son jus. C’est la deuxième demeure la plus visitée aux États-Unis… après la Maison-Blanche. Si, par le hasard de la visite, vous vous retrouvez seul entre deux groupes, surtout profitez de ce moment rare. C’est comme une machine à remonter le temps : le téléviseur arrondi, la table à cocktail, les coussins, les canapés, la guimauve, le strass, le miracle du confort nouveau.

Mystery Train

On comprend alors que le fantôme d’Elvis existe. Il fait tourner encore la tête, déclenche des films comme Mystery Train (Jim Jarmusch, 1989). Le train précisément arrive ce soir à 22h40 avec sa voix d’harmonica. Il souffle de ses cinq cornes un fa, accordé en open tuning, exactement le son du blues, ce feulement qui hanta les nuits de Richard Nixon enfant, déclencha le départ de Johnny B. Goode. Ce son, cette sirène, c’est la musicalité de Memphis. «Si vous voulez comprendre la ville, dit Robin Pack, le libraire-musicien de Xanadu, faites une seule chose. Cela ne vous coûtera rien, tous les grands musiciens l’ont fait… Posez le pied sur le rail de la gare. Vous comprendrez alors Memphis, sa vibration, à la croisée de tous les chemins, reliant le nord et le sud, les puritains et les hédonistes. Tout cela donna des nihilistes joyeux qui avaient horreur de la solitude». Le train repart à son rythme (il faut sept heures, trente-cinq heures… ou cinquante-six heures pour rejoindre Atlanta), emportant des grappes de destins, des solitudes, le cœur des chansons. «La fille que j’aime s’en va dans ce train», chante entre deux hoquets Elvis Presley. Peut-être ne reviendra-t-elle pas. En fait si, «il ne me la prendra plus jamais» et Elvis de conclure : «Wooo wooo oooo».

Ajoutez aussi une pointe d’ennui, le nerf des villes ingrates et insatisfaites, mélangez des musiques des bayous, du blues, du rythme, de l’exaspération, des gospels (tant et tant d’églises), de la country. Trouvez-nous un magicien. Ce sera Sam Phillips, «inventeur» d’Elvis Presley, Carl Perkins, Roy Orbison ou Jerry Lee Lewis. Il a créé le Studio Sun, pressé les disques qu’il portait à la radio locale WDIA, la première radio noire. Le 14 juillet 1954, pendant une heure, le DJ de WHBQ, une radio concurrente, balança en boucle «That’s All Right Mama» d’Elvis Presley. C’était cela Memphis, une communauté déboussolée par les luttes raciales, mais se réunissant sur les radios, achetant des disques, les jouant dans les voitures, fenêtres baissées.

Al Green is Love

Aujourd’hui, la communauté se réunit dans les malls commerciaux, s’isole dans les voitures climatisées et Internet. Il n’y a plus cette mémoire collective, reste une fierté locale unanimement revendiquée «Êtes-vous de Memphis ? !» Réponse puissante : «Yeaaah !» Parfois, en poussant une porte, en marchant longuement, on peut tomber sur des petits miracles. Comme à la Full Gospel Tabernacle, une chapelle à 9 miles du centre. Ce dimanche, l’église est pleine. Al Green (l’un des plus grands chanteurs de soul aujourd’hui converti) badine avec la foule («Yeah man»), se lance dans des gospels extatiques, calme l’assemblée, lui murmure comme un crooneur, fait chauffer d’admirables musiciens, les chœurs féminins. Il lance le morceau final puis s’enfuit dans les coulisses, saute dans une interminable Cadillac rouge carmin années 1970. Sur la plaque avant est inscrit «God is my pilot».

Il devait sans doute rejoindre une maison dans la verdure. L’ouvrira-t-il un jour comme Jerry Lee Lewis ? Qui sait. Au bout du fil en tout cas, Jerry Lee Lewis III répond : «Bien sûr venez, on visite sur rendez-vous». Le lieu est superbe avec une vaste étendue d’eau, la piscine en forme de piano et puis la maison comme un mausolée. Une prégnante odeur de café se dégage des vieux canapés où se succédèrent Mick Jagger, Keith Richards et, donc, Papa. Sa musique écoutée sur la Lune, un certificat de la Maison-Blanche le confirme. Voici ses pantoufles, sa chemise à jabot, sa veste du Star-Club, son plumard, et puis au dos de la porte, une centaine d’entailles : le patriarche s’adonne au lancer de couteau comme d’autres concourent aux fléchettes… On s’excuserait presque, mais la musique s’abreuve aussi de ce genre de voyeurisme et puis ici, un autre salon. Un bébé apparaît dans la cuisine vintage. Son nom ? Jerry Lee Lewis IV.

Blue Suede Shoes

En fait, la ville n’aura de cesse, comme la mer et son ressac, de vous hanter par sa musicalité. Partout, elle surgit. Dans ce vaste parking bétonné, la caissière, se croyant seule au monde, chante puissamment par-dessus la radio, elle hisse une silhouette massive et danse comme une possédée. On peut tout faire à Memphis, comme dit la chanson, «salir mon nom, brûler ma maison», mais tout sauf «marcher sur mes chaussures en daim bleu». La musique est là comme un analgésique, un pansement. Ce soir, Deena, 35 ans, commence son service de taxi. La musique toujours du matin jusqu’au soir, ne s’arrête que la nuit. Sa façon de conduire est en phase avec les chansons de rhythm and blues : un joli relâché, un coulé tendu, saupoudré d’un groove précis. Elle admet. À peine déposé devant le club Earnestine & Hazel’s, la musique empiète sur le trottoir et quelle musique ! Un jazz à pleurer, une chanteuse habitée de son chant, un batteur tout en retenue. Le lieu est joliment sordide. Il inspira les Rolling Stones dans leur morceau attaqué à la cloche de vache «Honky Tonk Women» («I met a gin-soaked, bar-room queen in Memphis»). En sortant, la voix de la ville reprend : le train, faute de passages à niveaux, annonce son arrivée à chaque croisement de rues. La ville appartient à la musique et non le contraire. La rythmique est de partout, même dans la cuisine de BBQ (invention locale avec les Holiday Inn), exagérée, obscène, surrythmée, terrible, désespérée ; la scansion des rues, des ombres. Du coup, on en vient à chercher sa douleur, ses joies. Nos lèvres murmurent ce qu’elles ont appris dans les livres, les films, les musiques. Memphis est une cité possédante. Nous appartenons à un rêve et c’est ainsi que nous traversons les villes.

The Peabody Memphis

Cet immense hôtel créé en 1869 et reconstruit en 1925 appartient à ces légendes qui enchantent les capitales (le Ritz à Paris, le Savoy à Londres…). Ils portent en eux non seulement le souffle d’une époque, pionnière, marchande (celle du coton) et accueillent pendulairement les grands hommes, des présidents des États-Unis en passant par les stars du show-business. Elvis Presley y avait ses habitudes pour faire faire ses costumes à la boutique Lansky. Celle-ci poursuit le travail de mémoire avec les indispensables blue suede shoes, les bombers, vestes à paillettes et autres mocassins stylés. Plusieurs restaurants complètent les arguments (avec la table gastronomique Chez Philippe) ainsi qu’un spa (Feathers). Au Peabody, le spectacle est permanent, notamment le week-end avec des mariages épiques et puis, moment renversant, la marche des canards, rituel institué en 1933 : quelques canards, après avoir pataugé dans la fontaine centrale, ressortent en procession pour regagner l’ascenseur et ce, sous les flashes des clients et les hourrahs énamourés des plus petits. Cela se passe à 11h et 17h… À noter également, la terrasse de l’hôtel pour une vue sur le Mississippi.

The Peabody Memphis

149 Union Avenue. Tél. +1 901 529 4000.

ww.peabodymemphis.com

© Courtesy of Elvis Presley Enterprises, Inc.

Lieu, hôtel, princes et princesses

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Petits princes

Carnet d’adresses

The Peabody Memphis

149 Union Avenue. Tél. +1 901 529 4000.

ww.peabodymemphis.com

Restaurants

Arcade

C’est ici que fut tourné le film de Jim Jarmusch, Mystery Train. Le lieu reste dans son jus et la salade aussi. 540 S Main St. Tél. +1 901 526 5757.

www.arcaderestaurant.com

Gus’s Fried Chicken

Pour son fried chicken, réputé mondialement, mais surtout pour son atmosphère roots, décomplexée. Le plus tard, c’est le mieux. 310 S Front St. Tél. +1 901 527 4877.

www.gusfriedchicken.com

Flight

La table en vue avec une cuisine précise et un service surmotivé. 39 S Main St. Tél. +1 901 521 8005.

www.flightmemphis.com

Catherine & Mary’s

La nouvelle tendance déroulée dans un vaste lieu avec cocktails, pâtes inspirées et public dans le vent. 272 S Main St., Suite 105-A. Tél. +1 901 254 8600.

www.catherineandmarys.com

Charlie Vergos’ Rendezvous

Pour peu que la nuit chambre bien cette allée dans une pénombre de polar, vous prendrez un surplus d’émotion en descendant dans les sous-sols de cette vaste manufacture à entrecôtes cuites à la cendre. Fourmillant, débonnaire et rassasiant. 52 S 2nd St. Tél. +1 901 523 2746.

www.hogsfly.com

Tsunami

Belle animation et succès à la clé pour une table intelligente, italienne et joliment fréquentée. 928 S Cooper St. Tél. +1 901 274 2556.

www.tsunamimemphis.com

Shopping

A. Schwab

Bric-à-brac ahurissant et sans intérêt notoire subjuguant le passant. 163 Beale St. Tél. +1 901 523 9782.

www.a-schwab.com

Flashback

Vraie bonne vieille friperie pour ressortir sacrément daté. 2304 Central Av. Tél. +1 901 272 2304.

www.flashbackmemphis.com

Goner Records

Pour les amoureux des vinyles, de la Bakélite et quelques délicieuses raretés. 2152 Young Ave. Tél. +1 901 722 0095.

www.goner-records.com

Shangri-La Records

Mecque des 33 tours de blues et de somptueux oubliés. 1916, Madison Ave. Tél. +1 901 274 1916.

www.shangri.com

Xanadu Music & Books

Une maison regorgeant de livres, de guitares et d’émotion. Une maison regorgeant de livres, de guitares et d’émotion.

Stock&Belle

Une boutique-concept avec un choix pointu tapant partout (chaussettes, meubles, cafétéria). 387 S Main St. Tél. +1 901 734 2911.

À faire

Stax Museum of American Soul Music

Solide musée avec le ruissellement de souvenirs prévisible : une Cadillac Superfly chromée or d’Isaac Hayes, le saxo de Phalon Jones des Bar-Kays.… On en ressort tout chose. 926 E McLemore Ave. Tél. +1 901 942 7685.

www.staxmuseum.com

Sun Studio

C’est minuscule, mais l’émotion est intacte. C’est ici que tout est né. 706 Union Ave. Tél. +1 901 521 0664.

www.sunstudio.com

Graceland

Impératif et si possible à des moments calmes pour le recueillement souhaitable. La maison du King n’a bougé ni d’un iota ni des années 1950. Complémentairement, le nouveau site vaut le coup façon Disneyland, même pour les âmes sensibles, la machine fonctionne à fond. Évitez les week-ends. 3717 Elvis Presley Blvd. Tél. +1 901 332 3322.

www.graceland.com

The Lewis Ranch

Sur rendez vous. 1595 Malone Road, Nesbit, Mississippi. Tél. +1 901 488 1823. Inscription sur

www.thelewisranch.com

Rockabilly Rides

En Cadillac bleu ciel vintage, un tour de la ville original et documenté. Tél. +1 901 264 0819.

www.rockabillyrides.com

Full Gospel Tabernacle Church

Assister à une messe, au sud de Graceland, dimanche 11h30. 787 Hale Road. Tél. +1 901 396 9192.

Carnet d'adresses

S'y rendre

www.airfrance.com

Fréquence des vols

AIR FRANCE dessert Memphis au départ de Paris-CDG, via Détroit et Atlanta, en partage de codes avec Delta, membre de SkyTeam.

KLM dessert Memphis au départ d’Amsterdam, via Détroit et Atlanta, en partage de codes avec Delta.

Aéroport d'arrivée

Aéroport international de Memphis.
À 5 km de la ville.

Bureaux AIR FRANCE KLM

À l’aéroport.

Réservations

— Depuis la France :
Tél. 3654.
— Depuis l’étranger :
Tél. +33 (0)892 70 26 54.

Location de voitures

Hertz, à l’aéroport.
Tél. +353 (0)21 496 5849.
www.airfrance.com/cars

À écouter

Hex & Hell de Jason Freeman (Sun Studio), BR2 Music Publishing.

A lire

Tour des États-Unis
Gallimard, coll. Bibliothèque du voyageur.
Memphis, aux racines du rock et de la soul
Florent Lazzoleni,
éditions Castor Music.

Mystery Train
Greil Marcus, éditions Allia. (édition anglaise : Penguin Books).

© Antoine Corbineau / Talkie Walkie. Carte illustrative, non contractuelle.