Boussoles, Lisboète Vhils

L’homme
qui fait parler
les murs

Prodige du street art, le Lisboète Vhils révèle l’âme des villes, tel un archéologue des temps modernes. Ses coups de marteau-piqueur creusent des paysages urbains et font resurgir des visages anonymes sous des panneaux publicitaires. Une exposition lui rend hommage au Centquatre à Paris.

Barbe désordonnée et air réservé, il ressemble à un étudiant. Ce garçon taciturne, admirateur de Banksy et de JR, est pourtant une star un peu partout dans le monde. Depuis une dizaine d’années, il dynamite littéralement le street art à coup de portraits monumentaux, gravés sur des murs effrités, illuminant les panoramas urbains de Rio à Londres et de Hong Kong à Lisbonne. Fidèle à son esthétique du «vandalisme créatif», Alexandre «Vhils» Farto sculpte la roche au burin, au marteau-piqueur ou à l’acide pour y modeler des visages. Certains appellent cette technique le graffiti inversé : au lieu d’apposer un graffiti ou un pochoir, il gratte la surface des murs et retire des parties du support pour faire surgir une œuvre, le plus souvent inattendue.

Vous avez commencé à faire «parler les murs» à l’âge de 10 ans. Pourquoi avoir choisi le street art comme médium ?

Je suis originaire de Seixal, une petite ville industrielle dans la banlieue de Lisbonne, sur la rive sud du Tage. Enfant, je voyais ces murs peints pendant la révolution des Œillets de 1974, de grandes peintures allégoriques, qui peu à peu avaient été recouvertes de publicités. Et puis les murs ont été repeints par la mairie et à nouveau couverts d’autres publicités et de graffitis. Cette super-position, cet amalgame de matières et d’époques, m’a beaucoup inspiré.

Vous retirez pour faire voir, pour ramener vers la lumière ce qui a été emprisonné sous les décombres. À la manière d’un archéologue ?

Taguer les murs a été une sorte de porte d’entrée vers un autre chemin artistique. Et puis un jour, j’ai taillé dans les épaisses couches d’affiches collées sur les murs de Lisbonne. J’ai saisi tout le potentiel que représentait l’idée de travailler avec ce qui est déjà là, au lieu d’ajouter une couche supplémentaire – ôter pour révéler. J’ai gravé plus profondément encore et j’ai atteint le mur qui se trouvait en-dessous. Ce jour-là, j’ai troqué les bombes de peinture pour des outils de chantier : burin, marteau-piqueur, acide, échafaudages…

À quelle conclusion vous a conduit cette nouvelle quête ?

J’ai compris que les murs absorbaient les changements successifs et que ces couches évoquaient de façon symbolique une histoire oubliée. Les nouvelles affiches recouvrant les anciennes et reflétant les changements rapides que subit la vie en milieu urbain. Les murs sont les fossiles vivants de notre culture visuelle contemporaine.

Ces dernières années vous avez choisi de travailler le bois. Pour quelle raison ?

J’étais en quête de nouveaux matériaux qui me permettent de pousser plus loin cette esthétique de la destruction. En 2009, j’ai commencé à sculpter des visages sur des portes, des volets et des panneaux trouvés dans des bâtisses ou des lieux abandonnés. Pour savoir si ce morceau de bois possède une histoire assez dense, je commence par l’entailler ; si le contraste est suffisant, je projette le motif du dessin par ordinateur sur cette surface avant de creuser le bois au cutter, au marteau ou au burin. J’ai présenté ce travail dans l’exposition intitulée Incisão (incision), qui a eu lieu au Brésil en 2014.Nous avions recréé une ville symbolique entièrement constituée de portes sculptées à la main.

Difficile d’imaginer votre travail présenté dans une galerie ou un musée. Que peut-on voir au Centquatre ?

Je présente une quinzaine d’œuvres qui illustrent mes différentes techniques. Deux sont inédites : une installation monumentale intitulée Débris, qui propose une accumulation de gravats, de meubles et de ferraille. Leur disposition dessine une forme définie qui ne sera visible que par le biais d’une caméra surplombant l’installation. La seconde, Babel, est composée de plusieurs surfaces en bois sculpté (portes et pièces hétéroclites) retravaillées pour former une sculpture-totem.

Fragments urbains

Jusqu’au 29 juillet. Centquatre. 5, rue Curial, Paris.

www.104.fr

En collaboration avec la galerie Magda Danysz, qui présente parallèlement Décombres, jusqu’au 19 juin. 78, rue Amelot, Paris.

www.magdagallery.com

Agenda

FRAGMENTS URBAINS

Jusqu’au 29 juillet.

Centquatre. 5, rue Curial, Paris.

www.104.fr

Cuisine, simple, portrait

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