Subodh Gupta, monumental

Subodh Gupta
monumental

Brocs rutilants, timbales étincelantes, l’artiste indien secoue les divinités de ses allégories aux reflets métalliques. À la Monnaie de Paris, pour sa première rétrospective française.

Les grands artistes font feu de tout bois. Picasso poétise le guidon de vélo, Marcel Duchamp glorifie l’urinoir et Subodh Gupta exalte l’ustensile de cuisine. Depuis vingt ans, l’artiste indien fait ses gammes avec la boîte-repas, le bidon de lait, le broc et la timbale. Depuis vingt ans, il reconduit le sacre du récipient de métal, cet objet du quotidien que possède tout Indien, quand il ne possède rien. Grâce à Subodh Gupta, l’ustensile de cuisine a fait son entrée dans le monde de l’art contemporain. Une entrée fracassante puisque l’artiste déverse dans les salles des musées du monde entier des cascades phénoménales de récipients aux reflets changeants, réifiant l’objet banal et familier comme l’ont fait avant lui les tenants du pop art.

En faisant œuvre avec un matériau prosaïque, en bousculant les échelles de taille et de valeur, Subodh Gupta redonne du prestige à ce qui n’en a pas. Il redonne aussi du prix à sa propre existence, lui qui vient d’un village reculé du Bihar, un État du nord-est de l’Inde, à la frontière du Népal. Né dans une famille de cheminots, Gupta a 12 ans lorsque son père meurt. Il quitte l’école jeune, intègre une troupe de théâtre itinérante, fait l’acteur quelques années avant d’entamer des études au College of Arts & Crafts de Patna (la capitale du Bihar) et de rejoindre New Delhi. Un quart de siècle plus tard, le voici invité par la Monnaie de Paris où il est célébré comme le plus grand artiste indien vivant. Trente œuvres de lui frappent leur cliquetis de métal (et même, frapperont quelques pièces de monnaie) sous les dorures de la plus ancienne institution de France. Gupta porte désormais pull de cachemire et bague d’argent, mais il ne renie pas ses origines modestes, n’oublie pas les odeurs qui émanaient de la cuisine de sa mère et tire de chaque plat, de chaque récipient, la matière de récits qui parlent de l’Inde et du monde, du local et du global, de la modernité et des archaïsmes, du prosaïque et du sacré, du quotidien et du merveilleux. Des lunch boxes dérivant à vide sur une table tournante évoquent pour lui le circuit mondial de l’alimentation. Un arbre géant dont les feuilles se sont muées en ustensiles figure une nature polluée par les produits manufacturés. Une barque lestée de dizaines de pots – symboles du corps humain chez les soufis – reconduit le drame universel de la migration. Les œuvres sont belles et allégoriques, spectaculaires et troublantes.

La corporation de l’art n’échappe pas à ses questionnements. L’une des sculptures les plus célèbres de Subodh Gupta est un crâne monumental composé de milliers de récipients soudés. Baptisée Very Hungry God, l’œuvre est un clin d’œil à la vanité de diamants de Damien Hirst. Mais elle constitue tout autant une allusion aux appétits féroces d’un monde qui requiert des artistes qu’ils produisent en nombre. Subodh Gupta est à lui seul représenté par 4 galeries en Europe, aux États-Unis, en Corée, en Inde… «Very Hungry God» ? Les dieux du marché de l’art ont faim. Pour les apaiser, Subodh Gupta ne se contente plus de sculpter le métal. Il se met aussi en cuisine et dispense de fameux banquets. À la foire d’Art Basel l’an dernier, il a tenu quatre jours aux fourneaux et servi à des centaines de convives un riz aux lentilles et du yaourt safrané, remettant en jeu la question du partage et de la concorde dans un lieu où les collectionneurs ont des instincts de prédateurs. Les repas-performances de Subodh Gupta ont aussi changé son rapport à l’objet de cuisine. Il aimait les ustensiles neufs et rutilants, il les choisit désormais vieux et noircis. Il produit même des peintures cosmiques à partir des étranges constellations que dessine le fonds de poêles et de casseroles usagées. À lire dans le marc des ustensiles, il soutient que le très grand procède du très petit. Le chemin vers la spiritualité passe par d’étranges détours. Gupta s’en tient à sa manière, les pieds dans la cuisine, la tête dans l’au-delà.

Subodh Gupta

Jusqu’au 26.08. La Monnaie de Paris. 11, quai de Conti, Paris.

www.monnaiedeparis.fr

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Alexia Nokovitch

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