Affranchis, portrait

Les affranchis

Jasper Morrison et Jaime Hayon, les deux fondateurs de Jijibaba.

L’un est né sur une île – la Grande-Bretagne –, l’autre sur une péninsule – l’Espagne. L’un prêche pour un minimalisme doux, que l’on se figure grège et quasi ascétique, l’autre assaisonne le quotidien d’une fantaisie ensoleillée, perlée d’humour et d’un soupçon de dérision. On les croyait diamétralement opposés, voici que Jasper Morrison et Jaime Hayon décident de faire vestiaire commun en imaginant Jijibaba, une marque-plateforme dans laquelle peuvent aussi bien se penser des vêtements (c’est ce qu’elle propose aujourd’hui, avec 38 pièces essentielles pour homme) que d’autres typologies d’objets (ce qu’elle se laisse le loisir d’explorer demain). Versatile, polymorphe, l’ombrelle conceptuelle lancée à l’automne dernier par les deux designers, considérés parmi les plus grands de leur époque, veut s’inventer en dehors d’un système et de tout phénomène de mode. Décodages à deux voix, par les co-directeurs artistiques de Jijibaba.

Vous souvenez-vous de votre première rencontre ?

Jaime Hayon C’était il y a plus de dix ans, lors d’un colloque en Afrique du Sud. Ce qui est amusant, c’est que nous avons toujours discuté de la créativité, de la vie, des choses que nous aimons. Manifestement, nous avons des points de vue très différents, tout en ayant beaucoup de choses en commun. Nous aimons tous les deux la Méditerranée, la bonne cuisine, et adorons aussi bien l’ultime simplicité que le savoir-faire complexe.

Jasper Morrison C’est ainsi que nous avons découvert nos interrogations communes sur le design du vêtement. À voir le résultat, Jijibaba est l’aboutissement logique de cette toute première discussion.

JH Il faut ajouter que nous étions régulièrement sollicités par des marques de mode pour des collaborations. Alors nous nous sommes dit : pourquoi pas ? Pourquoi ne pas créer un médium grâce auquel chacun de nous pourra s’exprimer sur le sujet ?

Comment résumeriez-vous vos styles vestimentaires réciproques ?

JM Jaime ? Flamboyant !

JH De mon côté je dirais que Jasper est l’incarnation même de l’essentiel. Chez lui, le vêtement ne doit pas faire de bruit, rester neutre.

JM J’avoue que je ne suis pas vraiment la mode. D’ailleurs les vêtements que j’ai conçus sont fidèles à mon credo : des choses bien faites, qui se portent naturellement, avec aisance. Une discrétion qui s’exprime sans remue-ménage.

JH Alors que moi j’aime l’humour ! J’aime aussi la qualité, les choses bien faites qui parlent d’artisanat, mais j’aime que cela fourmille de détails.

D’où vient ce nom, Jijibaba ?

JM C’est une pure invention, à consonances un peu japonisantes. On nomme souvent les grands-parents ainsi au Japon, Jiji et Baba …

JH Nous aimions aussi sa sonorité. Nous voulions un nom frais, nouveau, sans signification particulière.

Le concept de Jijibaba ne fonctionne pas par saisons. La collection est composée de 38 pièces, à la manière d’un vestiaire idéal. La prochaine étape consistera-t-elle à inviter de nouveaux designers, pour le renouveler ?

JH Pour nous, ce projet est à la fois une collection et une entreprise en évolution permanente, dont l’essence même repose sur les idées et la créativité. Nous ne nous soucions pas tellement du calendrier des défilés. Nous veillons plutôt à créer des pièces à la fois belles et réfléchies. Au fil de l’année nous lancerons de nouveaux produits, petit à petit, en observant la réaction du marché.

JM Le principe étant aussi de faire intervenir d’autres designers, pour qu’il y ait des rotations, que la collection puisse évoluer et que de nouvelles pièces, conçues par d’autres ou par nous-mêmes, viennent s’ajouter à des pièces-phares. Nous espérons aboutir à un propos frais, qui sache se démarquer.

Quels sont les critères de sélection pour faire partie de cette communauté de designers ?

JH Nous voyons cela comme une plateforme dans laquelle des créatifs issus du design de produit auront la liberté de concevoir quelque chose de beau et de singulier. Le critère est donc très simple, il faut avoir une identité créative forte.

Qu’est-ce qui a le don de vous agacer dans un vêtement ?

JM Les détails superflus, juste là pour enjoliver l’objet, sans vraie raison d’être. L’intérieur d’une poche retournée ou un col de chemise asymétrique par exemple. Je fuis les extras inutiles et les «surprises» stylistiques. Je préfère opter pour de belles matières, une forme et des détails pratiques, un porté évident, sobre, mais avec du caractère.

Votre façon de travailler est certainement très différente. Comment avez-vous réussi à accorder vos violons ?

JM Cela n’était pas un problème en soi. Nous nous sommes réparti les pièces que chacun devait créer tout en laissant à l’autre une totale autonomie.

JH Nos visions sont très différentes, mais nous savions que nos créations pouvaient coexister sans problème dans une même entité. Nous partageons tous les deux des principes fondamentaux : une bonne conception, de bonnes solutions techniques, de bonnes matières.

Comment avez-vous appliqué votre approche de designer à la question du vêtement ?

JM Pour ma part, je souhaitais créer des vêtements que j’aimerais porter, avec une certaine dose de discrétion et de fonctionnalité sans être pour autant passe-partout. Au lieu de manipuler des matériaux solides qui sont sculptés ou formés, vous travaillez sur des articles en trois dimensions, avec des besoins fonctionnels et matériels différents. Au lieu de vous asseoir sur un prototype de chaise, vous essayez une veste. Ensuite, les autres problématiques – pratiques, économiques, ergonomiques – sont similaires.

JH J’avais aussi envie d’une approche très personnelle, de créer des pièces que j’aime vraiment, que je pourrais moi-même porter. C’est ce qui m’a guidé dans le choix des couleurs et des matières notamment. Cela s’est combiné avec ma vision esthétique. J’aime l’humour, la qualité, et j’adore faire des choses pour les autres, des choses que les gens apprécieront d’avoir. Donc, la fonctionnalité mise à part, je crois aux éléments qui communiquent avec vous, qui vous apportent quelque chose de vraiment spécial, que l’on peut approcher avec le cœur et qui provoquent le sourire.

Quel instrument de travail avez-vous en commun ?

JM Les crayons !

JH Oui ! D’ailleurs j’ai dessiné certains imprimés au crayon. Le fabricant était déconcerté. Mais finalement, être néophyte dans un domaine stimule votre créativité.

Que pensez-vous de l’expression «l’union fait la force» ?

JM Je le formulerais un peu différemment : il y a de la richesse dans la diversité.

© Klunderbie © Maris Mezulis - Jaime Hayon

Mélanie & Amélie Huynh, portrait

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