Edito

Le monde est ainsi fait. De reflets, d’échos, de tête-à-tête avec l’horizon. Les jours pairs et impairs, les éléments convergent, se font des signes, s’étreignent ou s’affrontent, s’appliquant à tromper la solitude. Ils huilent les rouages des tandems, empruntent des routes parallèles, les croisent en bissectrices, puis posent des lacs au pied des montagnes, pour qu’elles s’y mirent en répétition.

Polaroid de Wim Wenders

Réalisateur et photographe, il a aussi pris nombre de Polaroids, des «capsules temporelles de réalité», unique trace d’un moment. Ces Instant Stories composent un road movie poétique de ses années 1970-1980. Ce mois-ci, clin d’œil de Sydney et à Yella Rottländer, qui joua dans Alice dans les villes (1974).

Instant stories Publié par Schirmer/Mosel. Exposé du 7.07 au 23.09, C/O, Berlin.

À tue-tête

Texte Aurélie Saada de Brigitte

Quand j’étais petite, à la télévision il y avait très peu de dessins animés, du coup c’étaient des rendez-vous que l’on ne voulait louper sous aucun prétexte. Nous n’étions pas noyés dans le choix, on savourait ce que le petit écran nous offrait docilement. Heckle et Jeckle, je ne sais pas si j’aimais cette série, mais là n’était pas la question, ça faisait l’affaire. Je suivais assidûment cette histoire de deux compères, des corbeaux pas vraiment jolis, sans aucun personnage féminin auquel s’identifier, mais bon, je prenais. Dans le générique, la chanson disait : «Ils parcourent le monde en chantant à tue-tête…» Je ne connaissais pas cette expression, mais elle me séduisait, elle sonnait bien, je pouvais imaginer un sens merveilleux, elle allait devenir ma clé, mon sésame, pour aimer un peu plus cette histoire d’oiseaux. «À tue-tête» devait signifier pour moi : qui chante divinement bien, en harmonie incroyable et joyeuse. J’utilisais cette expression tout le temps, un peu n’importe comment, j’aimais la dire, la répéter, la rouler dans ma bouche. Un jour ma mère m’a reprise avec un grand sourire : «À tue-tête ? Mais pourquoi tu dis ça, chérie ?» Vraisemblablement j’étais à côté de la plaque. Je suis devenue rouge pivoine, honteuse, un peu désemparée, j’ai regardé longtemps le bout de mes pieds pour ne pas montrer l’émotion qui pointait, j’avais les boules, je m’étais trompée… «Je sais pas, j’aime bien… c’est joli “à tue-tête”. Pourquoi ? Ça veut dire quoi en fait ?» Elle me répondit simplement «qui casse les oreilles».
Quelle déception, un monde s’écroulait. Pour moi ça sonnait sucré, beau et chaud comme du lait, un doux moment, comme un câlin avec sa maman, comme «tu tètes» tout simplement, comme je l’entendais, comme il résonnait dans mes oreilles… Le souvenir d’une douceur révolue. Il me fut impossible de retenir sous mes boucles rousses des larmes hémophiles et des joues bien trop rouges de gêne. Une fois l’incident passé, je n’ai plus regardé ce dessin animé.
Mais Heckle et Jeckle, ce tandem bruyant et loufoque, a peut-être eu plus d’impact que je n’aurais pu l’imaginer… J’ai choisi de mettre au centre de ma vie le duo, trouver la partenaire, s’associer, créer à deux, pour casser les oreilles ou les caresser (ça dépend des goûts), apprendre à faire de la place et à se faire une place, se confondre, partager, consoler, être consolé, être différents mais ensemble, raconter l’harmonie possible. Caro et Jeunet, Jules et Jim, Jane et Serge, Thelma et Louise, Sailor et Lula, Delphine et Solange, Stieglitz et O’Keeffe, Scott et Zelda… Ces couples fascinants, si inspirants que l’on est incapable d’imaginer l’un sans l’autre, leur séparation nous brise le cœur, on les lie éternellement et pourtant ils laissent aux autres si peu de place tant ils forment un tout, ils vont par paires, en harmonies douces ou épuisantes, on les aime on les déteste, comme dans une chanson de William Sheller…