Portrait, Nahuel Pérez Biscayart

L’instinct en jeu

Révélé par 120 battements par minute, Nahuel Pérez Biscayart imprègne la pellicule de sa présence magnétique. Portrait d’un acteur nomade et polyglotte, venu d’Argentine.

"Quand j’étais enfant, j’avais une couleur pour chaque jour de la semaine. Le mardi était brun, le vendredi était jaune et le mercredi vert. Ça s’est effacé avec le temps. Il est difficile de rester connecté avec le monde sensible. Rien ne nous y invite.» Nahuel Pérez Biscayart se bat avec les fantômes de l’enfance. Il a hérité d’une silhouette d’elfe fantasque, agile jusqu’au bout des cils qui ombragent le bleu humide des yeux. Il a des jongleries plein les bras et des mains d’illusionniste. Sous les masques fantasmagoriques qu’il porte dans le film Au revoir là-haut d’Albert Dupontel, on ne voit que cela, cette présence ondulatoire, ces palpitations de chair et d’âme blessées, ces étincelles au bout des doigts. Nahuel Pérez Biscayart, grimé en gueule cassée de la Première Guerre mondiale, ne profère deux heures durant que des borborygmes, mais son corps, lui, chahute, implore et ne ment pas. «Le langage n’est pas forcément lié au mot. Si on me dit que le personnage ne parle pas, ça ne change rien. La manière de travailler est la même.»
Déjà, dans Au fond des bois, le film de Benoît Jacquot qui l’a fait découvrir en France en 2010, il jouait un vagabond mutique usant de ses sortilèges pour séduire une beauté blonde. À l’époque, le jeune comédien exilé de Buenos Aires apprend le français en quelques mois à la Sorbonne et manifeste très vite avec notre langue la même dextérité qu’avec l’anglais appris sur le tas à New York, pour les besoins d’une résidence au Wooster Group, un collectif de comédiens dont Willem Dafoe a été l’un des membres fondateurs. «C’était une expérience incroyable. Un an au sein d’un groupe pour qui le théâtre est autant une affaire de sons, d’images, de lumières, de performances physiques que de textes.» Le contraire de ce qu’il a fui à Buenos Aires quand on le pressait de se présenter au conservatoire. «J’ai préparé le concours, mais quand ils m’ont appelé, je n’y suis pas allé. La façon de jouer était trop formatée, ça me faisait peur.»
Nahuel Pérez Biscayart a pris le goût du jeu dans l’atelier théâtre de son école d’électromécanique. Il a percé à l’âge où les autres jouent au foot et fument en cachette, il a enchaîné les films et les telenovelas, il a engrangé des trophées dont il ne sait que faire car il ne possède pas de salon pour les exposer, pas de foyer, nomadisé par les tournages aux quatre coins de la planète, oisillon qui colle sa tête contre le hublot et poste des photos de cieux ennuagés. Sur son instagram, rien ne rappelle le monde du cinéma. Il gamberge et fugue dans le désert, il gravit des cols, il piste des lézards surgis de la roche, il donne à manger aux rongeurs et renoue avec les curiosités de l’enfance. «Mon aire de jeux était la rue. Le quartier de Parque Chas où je vivais était comme une rose avec des ruelles concentriques. On faisait des cabanes dans les arbres, on suçait les pistils des fleurs de jacaranda –c’était sucré. On recueillait le suc de l’aloe vera que l’on posait sur les ongles pour les faire briller. On suçait, c’était amer. La géométrie verticale des grandes villes m’étouffe aujourd’hui. Je me sens plus proche de la nature, des formes organiques, des milieux rocailleux, des cimes depuis lesquelles on peut voir l’horizon.»
Il joue le jeu pourtant du comédien prodige. Après sa performance dans 120 battements par minute, le film de Robin Campillo où il incarne jusqu’au vertige un militant d’Act Up séropositif, il se retrouve propulsé «espoir masculin», nouvelle mascotte du cinéma français, avec la joie d’en être et le sourd désir de s’en échapper. À Buenos Aires, entre deux rôles, il s’essayait à la calligraphie chinoise. À Paris, quand l’agenda le permet, il assiste en auditeur libre aux cours de philosophie de la Sorbonne. Libre de corps et d’esprit, il se défie de ses grâces caméléonesques et va au plus difficile. «Je n’ai jamais rêvé d’être un comédien à succès. J’espère ne pas être acteur toute ma vie. Il y a encore tant à découvrir. La nuit, je rêve beaucoup – des images, des voyages, des flashs. À Cuba, dont je reviens, mes nuits étaient sans repos.» Le grand écrivain cubain José Lezama Lima, l’auteur de l’inoubliable Paradiso, lui dirait sans doute: «Ce chaos, tu en as besoin pour les brasiers de ton cosmos.»

 

«Je me sens plus proche de la nature, des formes organiques, des milieux rocailleux, des cimes depuis lesquelles on peut voir l’horizon.»

Virgilio Martínez

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