Terry Gilliam,auteur

Le sorcier
magnifique

Films, scénarios, opéras… rien n’entame l’appétit créatif de Terry Gilliam. L’ancien Monty Python, auteur de Brazil ou Las Vegas Parano, met en scène à Paris Benvenuto Cellini de Berlioz, avec l’extravagance surréaliste qui le caractérise. Rencontre dans son manoir londonien.

Volets fermés côté cour, fenêtres lavées de ciel anglais et d’arbres hauts côté jardin : au cœur de Londres, sous la toiture traversée par le vent d’un manoir, Terry Gilliam concocte ses sortilèges. Cerné de livres et de décors de tournages, blotti dans un pull-over sur lequel s’esclaffent Tintin et Milou, l’ancien Monty Python met la dernière touche à son légendaire – et tant attendu – Don Quichotte, alors que se prépare à Paris le Benvenuto Cellini de Berlioz, qu’il a mis en scène. Un opéra présenté il y a quelques années à Londres, où l’univers fantastique du réalisateur de Brazil se déploie dans toute sa curieuse féerie. Il en dévoile les arcanes, avec ce parler de franc-tireur qu’il secoue généreusement de rires tonitruants.

De la télévision au cinéma, du théâtre à Berlioz… Quelle mouche vous a donc piqué pour vous pencher ainsi sur l’opéra ?

On me l’a proposé pendant des années sans que cela m’intéresse vraiment, et surtout que je sache comment m’y prendre. Jusqu’au jour où John Berry, le directeur artistique de l’English National Opera (ENO), m’a cueilli dans un moment – sans doute – de faiblesse : il m’a proposé de monter La Damnation de Faust, de Berlioz (2011). J’ai accepté. Cela tenait en partie à la structure de cet opéra, qui n’en est pas vraiment un puisqu’il est composé de 8 pièces symphoniques sans narration ni dialogue, qui me laissaient l’espace d’inventer ma propre histoire.

Une histoire qui a plutôt réveillé le public lors de sa représentation…

J’ai voulu choquer, c’est vrai. En exprimant la malice du diable et de son messager, Méphistophélès, par la beauté d’une nature romantique allemande frottée au fractionnement expressionniste, puis à la sévérité des rouges, des noirs, des blancs du fascisme. Et puis en évoquant surtout la Nuit de cristal quand Méphistophélès jette son sort, en faisant le choix de la discordance : sur une musique légère et guillerette, des étoiles de David tombaient du ciel et des chemises brunes apparaissaient sur scène. J’aime cela, être Méphistophélès, jouer avec le public, le pousser hors de sa zone de confort.

Maggie, votre épouse, vous a fait remarquer que vous répétiez toujours le même film, inlassablement. Avez-vous le sentiment de prolonger cette quête à l’opéra ?

J’avais dans l’idée, pour Faust, de raconter l’histoire d’une personne qui passe son temps à rêver de grandes choses, à se concentrer sur le paradis et le cosmos en oubliant le monde autour – la montée du fascisme, et même sa victoire. C’est un sujet qui m’interpelle profondément, et qui était déjà au cœur de Brazil. Je m’inquiète de ces gens trop occupés à penser à eux-mêmes, leur travail, leurs grandes idées, et qui oublient de se rendre compte que les autres existent.

Aviez-vous déjà une culture d’opéra avant de vous lancer dans Berlioz ?

Pas du tout ! J’étais un gamin fauché, qui a grandi à la campagne, au milieu des lacs, des forêts et des champs de maïs. L’opéra m’impressionnait. La première pièce que j’ai vue était Wozzeck, à Paris. J’ai détesté. Je détestais l’idée qu’une quinquagénaire en surpoids fasse mine d’incarner une sylphide de 16 ans. Cela n’était pas très crédible. C’est pour cela que j’ai insisté sur la qualité des acteurs pour ces projets.

Voulez-vous dire que c’est le jeu d’acteur qui a primé à vos yeux sur la voix ?

Tout à fait ! Un mois avant les répétitions, nous n’avions toujours pas de Faust, faute de trouver le bon acteur. En plus de cela, Berlioz n’est pas facile à interpréter techniquement. Ce qui démotive les chanteurs, parce qu’ils savent qu’ils vont avoir besoin de temps et d’efforts pour dompter la partition. C’est un investissement personnel laborieux, alors que les représentations seront forcément limitées.

Vous avez choisi d’aborder un compositeur complexe musicalement. Mais l’intrigue de Benvenuto Cellini est aussi compliquée, et loin d’être grand public.

C’est justement ce que j’aime. La difficulté de ce livret, et l’idée de rendre accessible une pièce inaccessible. Et puis, Cellini est le premier artiste à avoir écrit son autobiographie, au XVIe siècle. Je crois bien que je m’identifie à lui. Berlioz, Cellini : nous sommes finalement de la même trempe. Des menteurs-nés qui ne savent pas quand il faut s’arrêter, des gens pas raisonnables du tout qui repoussent toujours plus loin les limites.

Est-ce votre façon de combattre l’hermétisme traditionnel de l’opéra ?

Aux origines, l’opéra était un divertissement populaire, et il ne s’agissait pas de s’y montrer pour gagner en respect social. D’ailleurs, la proposition de John Berry m’a aussi séduit parce que l’ENO se produit au Coliseum, qui est un ancien music-hall. Je me suis dit que je ne ferais pas un opéra, mais un vrai spectacle, et que je changerais ce rapport au public. Figurez-vous que 41% des spectateurs de Faust n’étaient jamais allés à l’opéra avant cela.

Comment cette vision prend-elle corps avec Benvenuto Cellini ?

J’ai eu envie de créer une sorte de grand carnaval. Des artistes circassiens interviennent, créant le liant avec le chœur. Et puis, comme l’ouverture de ce livret est particulièrement longue – onze minutes tout de même ! –, j’ai voulu commencer la narration d’avant l’histoire, et faire entrer le carnaval littéralement à l’intérieur de la salle. Je voulais rompre avec le sérieux très pompeux du genre, instiller de l’humour, que les gens s’amusent.

Vous avez été illustrateur. Dessinez-vous toujours, en particulier lors de ces projets ?

Il s’avère que j’ai dessiné les décors de Cellini, mais c’est un hasard, car chacun apportait sa pierre à l’édifice. En dehors de cela, je ne dessine plus. Uniquement pour les cartes d’anniversaire, la Saint-Valentin et mes anniversaires de mariage…

Vous pensiez, enfant, que vous étiez capable de voler. Est-ce toujours le cas ?

Mais même à 30 ans, j’y croyais encore ! Je pensais pouvoir léviter à un mètre au-dessus du sol. Ce rêve était tellement réel, j’en ressentais une vraie mémoire physique. J’ai voulu le prouver à un ami, j’ai compris que je ne savais pas voler.

Le théâtre et le cinéma ne servent-ils pas à cela, voler ?

C’est même ce que l’art est supposé faire, nous sortir de nous-mêmes. Ce qui m’ennuie magistralement, ce sont les films qui rassurent. J’aime les films qui interrogent, qui permettent de se connaître soi-même. On ne nous parle plus aujourd’hui que de fictions confortables, on nous infantilise, comme si la gravité était en suspens. Mais la gravité est importante ! Cela me rappelle mon fils, qui pensait être le roi du skateboard parce qu’il en faisait sur une console de jeux… Le jour où il est vraiment monté sur un skate, paf, la réalité l’a rattrapé, et il a découvert la gravité…

De Brazil aux notes de tango de L’Armée des 12 singes, l’Amérique latine semble se prêter à vos dystopies. Vous paraît-elle si étrange ?

Non, bien au contraire. Cela vient plutôt de ma vision très romantique de l’Amérique latine – que je ne connais pas, en dehors de Mexico et du Chili. Je la vois généreuse, lumineuse, comme dans les films de mon enfance. C’est pour cela que je la convoque, par contraste, par ironie. L’ironie est mon dieu préféré.

Parce qu’il faut toujours nager à contresens ?

Oui, c’est une façon de maintenir le cerveau en alerte. C’est ailleurs la façon dont fonctionnent les surréalistes. J’aime la juxtaposition d’éléments qui n’ont rien à voir. Le cerveau cherche toujours à remettre de l’ordre dans le chaos, c’est ce qui le motive. Mettez la musique parfaite sur le moment parfait, cela va vous plaire, mais aussi vous endormir.

Votre maison est emplie d’objets de tournages, de souvenirs, mais surtout de livres. Quel lecteur êtes-vous ?

Je lis toujours deux livres en même temps. En ce moment, je suis plongé dans Fire & Fury, de Michael Wolff, qui est une vraie source d’inspiration pour un réalisateur, en dehors des questions idéologiques. On y voit les jeux d’entourages, de hiérarchie, l’attrait de la lumière. Cela ressemble à une dramaturgie, avec ces trois groupes qui luttent pour leur influence, passent de la gloire aux abysses. Je ne lis jamais de romans policiers, mais j’ai récemment fait une exception avec Magpie Murders, d’Anthony Horowitz. Assez étrange. L’écrivain meurt avant la fin du livre, et on se demande bien comment on va découvrir le meurtrier, le ressort est assez malin.

Et les bandes dessinées ?

Je n’en lis plus. Alors que j’en ai fait ! Lorsque j’étais jeune, j’ai fait un long tour d’Europe, avant de finir à Paris. Je n’avais plus un sou pour rentrer aux États-Unis. J’ai contacté l’un des rédacteurs en chef de Pilote, René Goscinny. Il m’a donné deux pages à réaliser sur les bonhommes de neige. J’étais dans une chambre à 8 francs la nuit, rue Mazarine, j’étais congelé et je dessinais mes bonshommes de neige. Mais j’étais heureux, c’était un rêve, je me disais «enfin, tu es un artiste, tu es à Paris». J’ai survécu grâce à René Goscinny, à un crayon et à un morceau de papier.

Benvenuto Cellini

Du 17.03 au 14.04. Direction musicale : Philippe Jordan. Opéra-Bastille.

www.operadeparis.fr

L’homme qui tua don quichotte

Sortie en salles le 18.05.

Agenda

BENVENUTO CELLINI

Du 17.03 au 14.04.

Direction musicale : Philippe Jordan. Opéra-Bastille.

www.operadeparis.fr

L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE

Sortie en salles le 18.05.

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