Edito

Dans le tintement de son qualificatif, dans l’amplitude de son continent, elle énonce déjà cette fugue vers l’autre part. Elle tresse alors toutes les langues, déroule ses rythmes en cascades, s’éteint dans de mirifiques jardins. Elle cause aussi de pluie, de pampa et de jungle. L’Amérique latine est un sud aux ramages brodés de roses, de jaunes, de bleus, qui étire ses déserts et ses lointains sous le souffle rocailleux des imaginaires.

Aude Revier

Polaroid de Wim Wenders

Réalisateur et photographe, il a aussi pris nombre de Polaroids, des «capsules temporelles de réalité», unique trace d’un moment. Ces Instant Stories composent un road movie poétique de ses années 1970-1980. Ce mois-ci, clin d’œil de New York et depuis sa chambre du Warwick Hotel, voisin du MoMA.

Instant stories Publié par Schirmer/Mosel. Exposé du 7.07 au 23.09, C/O, Berlin.

L’exil de Babel

Texte Ronaldo Correia de Brito

Quand oncle Gustavo revint du Sud, il faisait encore nuit. J’entendis aboyer des chiens, frapper à la porte et retentir le nom de mon père. J’entendis ma mère pleurer, bouleversée par la maigreur de mon oncle, son allure vieillie. Tout se passait autour de moi, tout près du lit dans lequel je faisais semblant de dormir. On offrit de la nourriture à mon oncle affamé. «Le Sud n’existe pas, affirma-t-il tout en mâchant. C’est une pure invention. Ils nous remplissent la tête de promesses mensongères. Voyager, c’est comme courir après son ombre.»
Maman était la plus anxieuse. Pour elle, en dehors du sertão, il n’existait que l’Amazonie et le Sud. Mon père avait appris à lire seul et m’avait enseigné ce qu’il savait. Nos livres n’étaient pas nombreux : L’Histoire sacrée de la Bible, Les Mille et une nuits, Le Roman de Charlemagne et les douze pairs de France, L’Iliade. La sagesse du monde se concentrait dans ces livres. Sans sortir des clôtures de la ferme, nous connaissions les villes de la terre : anciennes et actuelles.
– Tu es allé au Mato Grosso ? a demandé mon père.
– Oui, mon voyage a commencé là-bas. Je travaillais dans une plantation de café. J’étais à la solde des grileiros [usurpateurs de terres]. Je n’ai pas vu la couleur de mon argent, ils ont pris mes habits et contrôlaient même mes cigarettes. Je suis tombé malade et quand j’ai cru que j’allais mourir, je me suis enfui à travers la brousse. J’ai traversé des rivières et suis arrivé à la ville. Mais me voilà de retour et c’est comme si je n’étais jamais parti nulle part.
– Tu as vu la ville ? demanda mon père, avec son calme habituel.
– Raconte-nous comment c’est, pria ma mère.
– La ville est si connue que l’on n’a pas besoin de la visiter. On la garde en mémoire.
Il raconta l’histoire du viaduc élevé tels les jardins suspendus de Babylone, où passaient les gens et les voitures. La tour d’une cathédrale gothique qui ressemblait au minaret d’une mosquée de Bagdad. J’imaginais le calife Harun al-Raschid, 2 000 concubines et le muezzin appelant les fidèles à la prière. Cela lui rappela le chant du vacher qui conduisait le troupeau de bœufs en fin d’après-midi. Emporté par la voix de mon oncle, j’aperçus un cousin dans l’exil de Babel, élevant les murs d’un grand immeuble. Le casque roulait de sa tête, puis tombait des murailles, anonyme, sur le sol en goudron. Le reste se confondit avec mes rêves, comme la nuit avec le jour qui se levait.