Paul Smith, velo, Mode

Le body language,
par Paul Smith

Créateur d’un univers à l’optimisme bigarré, le couturier Paul Smith pose un regard curieux sur le monde. Chaque mois, il partage ici sa vision des choses. Aujourd’hui, le «body language», à la croisée des horizons !

Que ce soit dans le bus, dans la file d’attente du cinéma ou même dans la rue, nous passons un temps fou, de nos jours, à contempler le crâne des gens. Tête baissée, ils fixent le petit appareil entre leurs mains, agitant frénétiquement leurs pouces sur le clavier, complètement, inexorablement, absorbés par le monde que ce petit appareil leur montre.
Pour moi, le Smartphone est l’équivalent contemporain des «perles d’inquiétude» des Grecs, ou komboloï. Je me souviens avoir fait le tour des îles grecques pour la première fois dans les années 1960, pendant des vacances avec ma petite amie, Pauline – aujourd’hui ma femme. Quand le bateau arrivait à la jetée, on voyait toutes ces femmes vêtues de noir, assises en rang d’oignons. Les hommes étaient de leur côté, jouant avec leur komboloï.
À certains, les «perles d’inquiétude» offrent un utile exutoire aux moments de stress, d’où leur nom. Pour d’autres, elles sont une sorte de porte-bonheur. Les komboloïs en ambre et en argent constituent un marqueur social, un peu comme un étui d’iPhone siglé Chanel ou Louis Vuitton. Une technique consiste à faire claquer les perles par un mouvement de balancier, produisant un bruit qui peut être supporté à l’extérieur, mais devient aussi agaçant, à l’intérieur, qu’un téléphone portable sonnant dans une salle de cinéma.
Je n’aime pas voir que le crâne des gens. Je dis aux collaborateurs qui travaillent dans mon magasin de garder la tête haute, même au téléphone. Regarder le téléphone ne sert à rien puisqu’il ne peut pas vous voir. Pour eux, comme pour les réceptionnistes d’hôtel et les employés des comptoirs d’enregistrement dans les aéroports, établir un contact visuel avec les clients, hôtes et passagers devrait être absolument primordial. C’est une façon plus sympathique d’accueillir autrui et un signe de confiance en soi.
L’un des spectacles les plus curieux du monde moderne, c’est un couple assis face à face dans un restaurant, une belle fille et un beau garçon, tous deux tête baissée, scrutant et tapotant leur Smartphone. Très mauvais pour la colonne vertébrale. S’ils avaient un komboloï, ils pourraient au moins se regarder dans les yeux.

 

Sir Paul Smith rêvait d’autres podiums que ceux de la mode : adepte de la petite reine, il se voyait coureur cycliste, mais un accident en décida autrement. Présent aujourd’hui dans 70 pays, le styliste (né à Beeston en 1946) donne un ton – mais pas de leçons –, attentif à la devise «penser global, agir local».

© Paul Smith - Jean-Michel Tixier/Talkie Walkie

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