Rouge, Kapoor, portrait

Rouge
Kapoor

L’énigmatique artiste britannique embrase de ses œuvres métaphysiques les 30 ans du musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne.

 

«Ce qui me questionne est l’origine de notre conscience. […] L’art permet peut-être  d’esquisser des réponses.»

 

Lui, c’est ce sculpteur britannique aux racines indiennes que les pythonisses de l’art contemporain considèrent parmi les plus grands. On a beau savoir que par ses œuvres, et au-delà, Anish Kapoor va nous engager physiquement. Nous offrir un aller-retour en amont et en aval de nous-mêmes. Son galeriste parisien Kamel Mennour nous avait avertis : «Cet artiste qui est pour moi le rouge incarné est envoûtant par la complexité et la richesse de ses obsessions.» Anish Kapoor sait très bien sur l’autre l’effet qu’il produit. Son regard noir de jais, calme, fouilleur et animal est si fermement campé que son interlocuteur, comme englouti, finit instinctivement par chercher un point d’équilibre. Sa tessiture de voix se rapproche de celle des conteurs, grave, douce, enveloppante. Elle évoque une couleur chaude, l’intériorité.

Anish Kapoor n’aime pas les falbalas médiatiques. La simplicité le dirige, le questionnement le mène. «L’art pour lui est aussi puissant que le sont les phénomènes naturels, explique l’un de ses proches, le directeur du palais de Tokyo, Jean de Loisy. Il explore les cavernes de l’être. C’est une personne d’une extrême courtoisie et d’une culture abyssale. Il est surprenant, drôle, inquiétant, séduisant et joueur. Il a fait du dessus dessous un principe, il fait sortir la pulpe de l’être.»

Anish Kapoor, on l’observe par un matin de brume hivernale descendre d’un taxi, rejoindre le musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne : veste bleu nuit, chevelure blanche, lunettes vert conifère, derbies patinés comme seuls savent les dégoter les Anglais. De prime abord, ce n’est pas l’artiste que l’on perçoit, mais un fidèle en amitié qui traverse, valise à la main, le hall d’entrée pour rejoindre un complice de longue date. Lóránd Hegyi, historien de l’art d’origine hongroise, lui a donné carte blanche pour célébrer les 30 ans de l’institution avant de quitter son poste de directeur du musée, mandat terminé.

L’installation est composée d’inédits. Il y a cette roche rouge, faite de silicone et recouverte de gaze qui semble transpercer les murs, intitulée Mist on Mountain. Une œuvre exposée pour la première fois en France, My Red Homeland (photo). Cette «patrie rouge» est une structure de 12 m de diamètre, dont le cœur parfaitement cylindrique est doté d’un bras mécanique qui repousse dans sa lente révolution 25 tonnes de cire rouge. Certains y voient un volcan imaginaire, d’autres l’envisagent tel un éternel recommencement.

Face à lui, à son travail qu’il essaime partout dans le monde, quiconque le regarde a l’impression de se transformer en galet effervescent plongé dans un liquide. Cette effervescence submerge comme seuls les émotions, les sentiments. Les mots s’éclipsent. Puis le solide se dissout en une matière fluide et à partir de ce calme naissant, la rencontre avec lui devient enfin possible.

Ce processus de mise en condition est pour lui un absolu. Mais croire s’approcher de cet homme reviendrait à vouloir toucher l’horizon. Les formes qu’il crée mettent à mal la certitude que l’on a de l’espace qui nous entoure. Le cas de ses miroirs concaves qui projettent le reflet inversé de soi jusqu’au charivari. Il dit : «Nous sommes là pour une courte période de temps et après nous disparaissons. Je ne cherche pas à faire passer des messages. Ce qui me questionne par exemple est ce qui se produit avant que nous naissions et après que nous mourrions. L’origine de notre conscience. Si la science ne semble pas pouvoir répondre à cette interrogation, l’art permet peut-être d’esquisser des réponses.» Ces réflexions, chaque jour, il les partage avec son ami, philosophe et professeur de littérature à Harvard, Homi Bhabha. «Les questions que je me pose peuvent paraître extrêmement prétentieuses, et la prétention est une phobie typiquement anglaise que je ne comprends pas. Il vaudrait mieux tenir la banalité pour phobie. Le monde dans lequel on vit est de plus en plus banal et je ne supporte pas ça !»

Il vit et travaille à Londres depuis les prémices des années 1970. Quand on lui demande ce qu’il dirait aujourd’hui au jeune étudiant qu’il fut au Hornsey College of Art, puis à la Chelsea School of Art, il sourit et répond : «À l’époque, le milieu artistique était réservé à une élite européenne. Nous avons entamé ce chemin d’ouverture, mais nous devons encore décoloniser nos esprits, nous ouvrir à toutes les cultures, tous les héritages. En tant qu’artiste aujourd’hui, après avoir été écolier puis étudiant, je continue de penser que la vie peut être terrifiante. Alors à celui que j’étais, je dirais : “N’aie pas peur”.»

My Red Homeland

Jusqu’au 8 avril. Musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole.

Rue Fernand-Léger, Saint-Priest-en-Jarez.

www.mam-st-etienne.fr

© Anish Kapoor, ADAGP, Paris 2018

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MY RED HOMELAND

Jusqu’au 8 avril.

Musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole. Rue Fernand-Léger, Saint-Priest-en-Jarez.

www.mam-st-etienne.fr

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