Dessin, coloriage

Colorier, un
jeu d’adulte

Extrait de Bambi #3 de Géraldine Lambert, Solo Ma Non Troppo
Dessin, coloriage
Extraits de Coloriages avec Chéri Samba, Fondation Cartier
Dessin, coloriage
Dessin tiré de ZZZ, un cahier de dessins à colorier de Zilla Leutenegger, éditions Musée Jenisch Vevey.
Dessin, coloriage
Dodo à colorier extrait de Cryptides, de Genêt Mayor, éditions Musée Jenisch Vevey.

Enluminer un cahier de coloriage, c’est changer la face des choses. Le monde était en noir et blanc. Il avait les yeux cernés, tel un visage sans maquillage. Prenez vos meilleurs crayons, faites éclore des couleurs dans cette partition monochrome et le monde s’illumine. Vous êtes le maître des lumières et des chromies célestes.

Le cahier de coloriage a longtemps eu mauvaise presse. Il occupait le dernier de la classe, langue pendante sur des tracés idiots de girafe ou de marguerite, tâchant de tenir la ligne sous le regard patient de la maîtresse, tandis que le premier, l’éminent, libérait sa créativité sur du papier Canson. Il était la besogne des enfants agités, à qui il fallait rappeler les limites à ne pas franchir. Il était la tiède occupation des dimanches, la niaise sucrerie des après-midi pluvieuses. Il était l’emblème par excellence de l’objet sans auteur, dont les dessins semblaient surgis d’une machine anonyme, programmée pour tracer des contours d’étoiles, de maisonnettes et de chatons aux formes canoniques.

Et puis les artistes, qui se souviennent qu’ils ont été enfants, s’en sont mêlés. Des éditeurs comme Semiose, Solo Ma Non Troppo, la Fondation Cartier ou encore le musée Jenisch de Vevey (Suisse), s’en entichent à leur tour. Et les récentes années ont vu fleurir des cahiers de coloriage buissonniers, qui font sourire les enfants et font naître des fourmis dans les mains des adultes. Les artistes ont changé les règles du jeu en signant des cahiers différents, qu’ils ont sortis de la grisaille et de l’anonymat.

Voici Claude Closky (éd. Semiose), qui a renversé le sujet. En lieu et place de l’habituel dessin noir sur fond blanc, il crée un fond noir et donne à colorier des formes naturellement blanches : un quart de lune, un passage piéton, un fantôme… Si le blanc est une couleur, c’est à vous de l’inventer.

Voici Alain Bublex (éd. Fondation Cartier) qui incorpore des dessins à colorier de voitures de collection dans des photographies qu’il prend dans la rue, dans la montagne, au bord de la mer ou dans des parkings. Mixer la prise de vue et le dessin, c’est suggérer que la photographie, elle aussi, est une belle fiction.

Voici Géraldine Lambert (éd. Solo Ma Non Troppo) qui crée des dessins hybridant l’homme et l’animal et qui trace des bulles permettant de faire parler ses hommes-sirènes et ses femmes-chats. En libérant la couleur, le dessin délivre aussi la parole.

Voici Guillaume Pinard (éd. Semiose, photo page suivante), l’auteur de formes labyrinthiques qui ne sont pas fermées, si bien que l’on ne sait plus toujours où doit commencer une couleur et où elle doit finir. Chemin faisant, les contours se défont et les couleurs débordent. Colorier, c’est aussi apprendre à désobéir et dépasser les bornes…

Voici des collections entières attestant que le dessin est un irrégulier, résolu à n’en faire qu’à sa tête. Les traits ronds et fermes de Chéri Samba se moquent des lignes poudreuses et sinueuses d’Amandine Meyer. Les fantaisies géométriques de Jacques Julien ne riment pas avec les envolées oniriques de Silvia Buonvicini. Et le «colorieur», dans toute cette effervescence, a aussi son mot à dire puisqu’en nourrissant de rouge, de vert, de jaune ou de violet une œuvre d’artiste qui ne tient qu’à un fil, il y met aussi son grain de sel. M. Duchamp, avec ces cahiers furieusement interactifs, ce ne sont plus les regardeurs mais les «colorieurs» qui font les tableaux…

© Musée Jenisch Vevey - Éditions Semiose, photo A. Mole
© Géraldine Lambert - Chéri Samba / Fondation Cartier pour l’art contemporain

Couleur, architecture

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passée la couleur ?