laine, confins

Les laines des confins

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Le glacier Perito Moreno dans le Parque Nacional Los Glaciares
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La ferme Cerro Buenos Aires, province de Santa Cruz.

Toisons caressantes et plumages soyeux détiennent les secrets d’un hiver clément. De la Patagonie d’Organica à la campagne landaise de Pyrenex, voyage au cœur des matières les plus chaleureuses.

El Calafate, province de Santa Cruz. Petite bourgade de Patagonie qui essaime ses maisons de bois et de tôle ondulée à 2 635 km de Buenos Aires. Latitude : 50°20’26’’ sud. Longitude : 72°16’36’’ ouest. Autant dire le bout du monde. Depuis le hublot de l’avion, on aperçoit une terre exsangue piquée de lacs et de serpents d’eau qui miroitent au soleil, un plat pays d’où émergent les sommets plumetés de blanc de la cordillère des Andes. Depuis la fenêtre du pick-up qui remonte la mythique route 40, cette tranchée ouvrant l’Argentine du nord au sud, on embrasse une steppe balayée par des vents puissants, un paysage aride où survivent les animaux les plus endurants, ceux dont les mâchoires résistent à l’herbe coupante du coirón, aux coussins épineux de la mata negra et de la fétuque, aux feuilles coriaces des arbustes calafate. Ici, les lièvres à oreilles pointues et vibratiles courent plus vite qu’Usain Bolt et leur destin semble de cavaler éternellement entre les épineux. Ici, les vaches broutent les rares herbes grasses des vallées glacières et leur destin semble de mastiquer éternellement sous l’aplomb d’un ciel dur comme le cristal. Ici, surtout, règnent les moutons mérinos à fourrure frisottée, énormes peluches originaires des Malouines qui prolifèrent depuis leur importation en Patagonie au XIXᵉ siècle, tandis que l’homme, effrayé par les climats contraires, mesure chaque jour l’étendue de sa solitude.

Une marque de finesse

Il ne faut pas se fier à l’allure pataude de ces robustes ruminants, car ce sont eux les rois de la pampa, eux qui, en dépit des gisements de pétrole et de gaz de la Patagonie, constituent la véritable richesse de ces régions australes. Un millier d’éleveurs, dispersés aux quatre coins de la steppe, ne vivent que pour ces candides herbivores et pour leur toison qui fournit, après traitement, l’une des laines les plus fines et les plus recherchées du monde. C’est cette fameuse fourrure des moutons mérinos de Patagonie (augmentée de celle des moutons d’Uruguay, de Nouvelle-Zélande, de Tasmanie, d’Australie, d’Afrique du Sud, des États-Unis) qu’achète depuis des décennies le groupe Chargeurs Luxury Materials, avant de la traiter dans des usines de peignage et de la vendre aux filatures. Leader de la laine mérinos haut de gamme, ce groupe industriel n’avait jusqu’à présent pour ambition que de produire les meilleures fibres peignées du monde, dans le respect de l’environnement, des animaux et des hommes qui s’en occupent. Mais les temps changent, et le marché de la laine mérinos souffre des torpilles bas de gamme de certains concurrents, incitant le groupe à sortir du bois avec la création d’un label écoresponsable baptisé Organica. La logique de ce label est simple mais imparable. Il ne suffit plus de produire une laine belle et saine, il faut désormais le faire savoir, dans un monde où les consommateurs, toujours plus éclairés, exigent la traçabilité de leurs achats. Les nouvelles générations, qui se préoccupent de la qualité de leur alimentation, sont en droit de réclamer, dorénavant, la même transparence appliquée à l’univers du textile. Organica est donc une première dans le secteur de la mode et ce label, dont l’étiquette ornera bientôt l’envers de nos écharpes, pulls ou costumes, valait bien un voyage.

La fibre australe

Nous avons donc traversé la moitié de la planète pour toucher du doigt ces moutons pelucheux qui s’abreuvent aux eaux pures de la cordillère des Andes et cohabitent avec l’un des plus beaux glaciers du monde, le Perito Moreno, dont le front de 60 m de hauteur rappelle le mur de glace de Game of Thrones. Nous avons parcouru des kilomètres de terre grise pour pister ces bêtes dont le pelage, talqué de poussière, se confond avec le paysage. Nous avons observé les chiens à poil long ramener un à un au bercail ces mammifères courts sur pattes qui nomadisent en toute tranquillité. Nous avons vu la main ferme des gauchos empoigner ces bestiaux de 50 kg et les délester, d’un coup de tonte, de 4,5 kg de laine, comme dans les régimes miracles. Nous avons visité des usines de peignage, vérifié que les laines mérinos n’étaient pas mélangées à d’autres et que les eaux usées des machines étaient bien recyclées. Nous avons senti l’odeur forte de la laine et, croyant jouer aux experts, le temps d’un reportage aux antipodes, nous avons pénétré sans le savoir des territoires sauvages et démesurés, des royaumes sans frontières, dignes d’une saga de Jim Harrison ou d’une nouvelle de Rick Bass, avec des matins immenses illuminés par la lueur lointaine des cimes enneigées. Le roman de la laine mérinos a pris des allures d’épopée et, la nuit venue, dans le silence suffoquant de l’estancia, les nuages s’engouffraient dans nos rêves, pour former des moutons…

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