Edito

Soupeser _ l’éphémère;
soustraire _ aux regards ;
souligner _ d’un trait noir ;
soulever _ l’immaculé ;
sous-tendre _ des archipels ;
sourire _ d’un souvenir ; et
souhaiter _ que jamais
ne fonde la neige.

La carte postale de Bianca Argimon

Plume ou crayons, papier et découpages guident ses dessins contemporains, empreints de fiction et d’humour. Souvent habités de super-héros, ils exposent, analysent et dédramatisent l’état du monde. Une interprétation sans leçons ni conseils. Ce mois-ci, clin d’œil de Bora Bora.

Sous la neige

Texte Philippe Trétiack

Le ciel s’obscurcit. L’air emplit nos poitrines. Des nuages dévalant des banquises viennent en batterie caresser schistes et granite. Le crépuscule s’invite et l’ombre des montagnes s’étire et nous avale. Il va neiger. Maintenant elle danse. Des papillons par milliers, qui déjà s’évanouissent, éclaboussent les trottoirs et nous fouettent au visage. Essaim de cristaux, escadrille de cristal. Un griffon virginal assourdit l’horizon de son pelage crissant et nous voilà soumis à ce flash qui perdure et nous sommes aveuglés. Les lumières de l’hiver dégorgent tous leurs lux. La terre est un théâtre, la scène une piste de saut alpin. Nous dévalons, roulons dans la poudreuse, dans cette neige qui enserre, engloutit. Beauté du diable. Passion tendre mais faux ami que cette neige à rebours nourrie de pitons, de corniches, de glissades et d’avalanches. Elle piège en ses crevasses. Tentatrice. Elle émerveille aussi. Sapins, toundra, permafrost, moustaches à stalactites, paupières givrées, frissons de Noël, rêve d’igloo… Alors, avant que fonte ne vienne et que blanc ne s’épuise, déraisonnons. Si la neige était noire et l’asphalte éclatant, si la nuit s’embrasait, si la terre était plate, si des flocons alunis sur nos lèvres montait un parfum de réglisse, l’encre saupoudrerait nos cils d’un vertige anthracite. Le silence vibrerait de mille tambours et le manteau neigeux plutôt que de transir réchaufferait nos cols. Les bourrasques sur nous lâcheraient leurs escarbilles et l’hiver brasillant de mille bûches amoncelées serait pyrotechnique. Magie des neiges que d’exciter l’esprit. Sucre glace tombé du ciel. Ravissement étoilé, bras tendus, enfance au creux des paumes. «Maman regarde, il neige…»