Rêveries
Soulages

En 1959, Colette et Pierre Soulages ont fait construire une maison face à la mer, à Sète. C’est là que le peintre de l’outrenoir oublie la cadence parisienne. Il nous a ouvert les portes de cet espace préservé, commentant ici les points de vue, comme autant de parenthèses de l’intime.

Quand j’étais jeune, à Rodez, j’aimais jouer au rugby. Certaines personnes le savent et, pour me faire plaisir, des joueurs du Stade toulousain ou du Stade français m’apportent quelquefois des ballons signés, comme celui qui traîne sous la table. Sincèrement, le rugby n’est pas ma passion, mais cela a trait aux souvenirs de l’adolescence. Il y a pourtant quelque chose qui m’intéresse particulièrement, c’est la forme du ballon. Sa forme ovale signifie que l’on ne peut pas prévoir l’endroit où il va rebondir. Cette forme contient l’imprévu, et c’est ce qui me plaît dans ce jeu, comme d’ailleurs ce qui me plaît dans la peinture. Ce qui m’intéresse, c’est l’imprévu. C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche. Mes amis les plus proches sont des chercheurs, en médecine, en physique, en astrophysique... Ils sont attentifs à ce qu’ils ne savent pas. Or c’est en cherchant avec un but que l’on en rencontre d’autres, c’est le propre de l’imprévu. Mais dire que tout est imprévu, cela n’est pas vrai non plus, puisqu’il est difficile d’échapper à ce que l’on est.

Ce panier sarde, mon épouse Colette l’avait vu dans une exposition d’artisanat avec un ami italien. Mais il n’était pas à vendre. Et puis un jour, nous avons reçu une caisse étonnante, très lourde, faite avec de vieux volets en chêne. Nous nous demandions bien ce que cela pouvait être. C’était notre ami italien qui avait réussi à obtenir le panier de Colette. Aujourd’hui, il est accroché sur le mur menant à mon atelier. 

À quelques exceptions près, tout le mobilier date de la construction de la maison, il y a cinquante-huit ans. Je me souviens de Nathalie Sarraute venant un jour nous rendre visite, conduite par un beau jeune homme, un descendant de Tolstoï. À peine entré, il s’exclame : «Mais c’est formidable, regardez, vous avez retrouvé exactement tous les classiques des années 1950 !» Nous avons hurlé de rire, car tout est d’époque, et nous avec !

Lorsque nous avons fait construire cette maison, en 1959, c’était l’idée : avoir l’extérieur et l’intérieur en continuité, sans la séparation brutale que nécessite la vie dans une ville. Nous vivons avec la vue de la mer, la grande horizontale, et les arbres. On est dedans, mais on est aussi un peu dehors. Le temps ici me convient beaucoup mieux pour peindre – ou d’ailleurs ne pas peindre. Il n’est pas morcelé. J’aime que les choses soient dans la continuité, qu’il n’y ait pas de rupture, ni dans l’espace, ni dans le temps. Dans les villes, on a un temps haché. Ici on peut, et on arrive, à avoir une continuité du matin au soir et au lendemain. La couleur de la nuit est aussi différente. Cela n’est jamais noir. Cet endroit incarne le calme, le silence et la vastitude. II fait comprendre ce que le mot vaste signifie. Lorsqu’il fait beau, le matin en tout cas, on peut voir tout à fait au bout, on reconnaît alors le cap de Creus, sur la côte espagnole.

 

Mais c’est une sculpture ! C’est un Christ ! (Rires). Je travaille avec tout ce qui me tombe sous la main. Souvent, je ne sais pas avec quoi je vais peindre. Ce peut être un morceau de carton, ou ce balai. En ce moment je mets au point des œuvres inachevées. Je me suis aperçu qu’il fallait prendre une décision : terminer ou détruire. Mais ce que je préfère, c’est entreprendre. Lorsque la ville de Rodez m’a proposé de construire le musée Soulages afin d’y exposer les cartons des vitraux de Conques, j’ai eu cette crainte d’être enfermé dans un passé, et qui plus est égocentré. J’ai donc posé une condition : que 500 m2 de ce lieu soient dédiés à d’autres artistes que moi, des artistes que je ne veux pas choisir.

On parle d’outrenoir à mon propos. C’est un mot que j’ai avancé il y a des années, pour montrer que quand je peins avec du noir, que je peins avec les reflets de la lumière sur des états de surface du noir, c’est une chose qui va au-delà du noir. Le noir lumière est une définition optique, mais ce qui m’intéresse beaucoup plus, c’est ce que provoque ce phénomène-là en moi. Outrenoir désigne un autre champ mental que celui du noir, et pas seulement le noir comme phénomène optique.

 

Cette vis dans mon atelier ? (Rires). C’est un souvenir. En m’installant ici, je me suis dit qu’il manquait un témoignage du pays d’où je viens. Alors j’ai rapporté cet objet qui me plaisait beaucoup, c’est une vis de pressoir. Il y a aussi un joug de bœufs. Et cette pierre, entourée de corde, c’est un signe qui me sert à indiquer que je suis à l’atelier, et qu’il ne faut donc pas me déranger. Je la place un mètre devant la porte, à gauche, et personne n’entre. Lorsque j’ai décidé de travailler ici, j’avais une certaine appréhension. La petite-fille de Signac ne cessait de me répéter que cette région était faite pour moi, comme elle l’avait été pour Signac ou Matisse. Mais j’étais convaincu que je n’y arriverais pas. Il y avait des vues tous azimuts sur la mer qui risquaient de me distraire, j’avais peur de passer mon temps à ma fenêtre. Alors je me suis interdit la vue, je l’ai coupée en dressant des murs dans mon atelier, à peine ouverts par des baies étroites. La lumière vient de la cour intérieure. Je peux y goûter le calme. Ici, c’est le silence.

 

Paul Valéry disait que Sète est une «île singulière». Cette maison, c’est un peu une île dans l’île. Nous y avons planté beaucoup d’arbres. Nous sommes entourés de voisins, mais on ne les voit pas. Nous avons l’impression d’être complètement seuls. À quelques kilomètres d’ici, le musée Fabre de Montpellier a construit une aile pour mes œuvres. Vous devriez y aller.

Musée Soulages

Jusqu’au 7 janvier, Les Soulages du Centre Pompidou. Du 27 janvier au 20 mai, Le Corbusier, l’atelier de la recherche patiente, un métier. Jardin du Foirail, avenue Victor-Hugo, Rodez. Tél. +33 (0)5 65 73 82 60.

www.musee-soulages.rodezagglo.fr

Musée Fabre

39, bd Bonne-Nouvelle, Montpellier. Tél. +33 (0)4 67 14 83 00.

www.museefabre.fr

© Pierre Soulages, ADAGP, Paris 2017

Agenda

Musée Soulages

Jusqu’au 7 janvier,

Les Soulages du Centre Pompidou. Du 27 janvier au 20 mai, Le Corbusier, l’atelier de la recherche patiente, un métier. Jardin du Foirail, avenue Victor-Hugo, Rodez. Tél. +33 (0)5 65 73 82 60.

www.musee-soulages.rodezagglo.fr

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