boltanski, Mambo

Boltanski
mémoire vive

boltanski, Mambo

L’œuvre domine Bahía Bustamante, une baie où reviennent chaque automne les baleines.

boltanski, Mambo

L’installation sonore Misterios, des trompes donnant la réplique au chant des cétacés.

Artiste inclassable, Christian Boltanski installe en Patagonie une œuvre créée pour la première biennale d’art contemporain sud-américaine, Bienalsur. Sur ce territoire aux ciels infinis, il dépose Misterios, telle une empreinte jouant des humeurs du vent austral.

«Ici, il n’y a rien à voir». Christian Boltanski, 73 ans, reçoit dans son atelier de Malakoff, banlieue au sud de Paris. Nulle impatience, il est détendu, il doit faire un saut en fin d’après-midi dans un magasin de bricolage pour récupérer des plaques de verre. Des essais ? «Quelque chose comme ça». Il est l’un des artistes français les plus en vue et les plus estimés, même s’il se plaît à jouer avec sa doublure d’homme ordinaire : autodidacte, intensément urbain, pas du tout gastronome et «sans aucune vie intérieure». Feinte ou vérité ? «J’adore prendre l’avion, dit-il comme pour se faire pardonner ces possibles mensonges, c’est merveilleux, je m’y sens hors du temps et nulle part, en marge en quelque sorte.» Il voyage beaucoup, une exposition prévue à Shanghai en mai 2018, une autre à Jérusalem en juin, des projets au Japon, «ce pays où la transmission se fait par la connaissance et non par l’objet». Et là, cet automne, le voici qui retrouve l’Argentine avec Bienalsur, la première édition d’une biennale d’art contemporain enracinée en Amérique du Sud, mais qui étend sa programmation sous d’autres latitudes, à Cotonou comme à Madrid.

Pourquoi revenir à Buenos Aires ?

Pour concrétiser Misterios, ce projet que j’avais en tête depuis deux ans. En 2011, grâce à Aníbal Jozami, le directeur général de Bienalsur, j’ai exposé à l’Hotel de Inmigrantes, qui est devenu le musée de l’immigration argentine. Ce fut une expérience passionnante. Alors que j’étais en quête d’un site spécifique pour Misterios, l’équipe de Bienalsur m’a amené en Patagonie du Nord, à Bahía Bustamante, un territoire très beau, désert, pas de Wi-Fi, pas de téléphone. En automne, les baleines y viennent… Et mon projet, précisément, était de construire d’immenses trompes alimentées par le vent, des pylônes à 3 m de hauteur, il y en a trois. J’ai travaillé avec des acousticiens, et quand le vent s’engouffre dans les trompes et frottent les lamelles de cuivre, on entend comme le son des baleines. Dans de nombreuses mythologies, et pas seulement indiennes, les baleines existent depuis la nuit des temps, elles ont la connaissance.

Vous présentez également le film Misterios au Museo Nacional de Bellas Artes…

Oui, avec La Traversée de la vie, un labyrinthe de voiles photographiques dévoilé à Paris en 2015, à la galerie Marian Goodman. Misterios est un film de dix heures, juste un plan fixe sur les trompes, de l’aube au coucher du soleil, ça m’intéresse de voir le temps qui passe. Pour autant, ne m’imaginez pas tel un vieux sage contemplatif, je ne suis pas resté des heures à regarder la mer en attendant les baleines…

Le chant des baleines n’est-il pas loin de votre champ artistique ?

Depuis dix ans, mon travail a changé. Maintenant, les mythes sont plus importants que mes œuvres. J’espère qu’un jour, quand plus personne ne se souviendra de moi, on racontera l’histoire d’un homme qui a tenté de parler aux baleines. De la même manière, sur l’île japonaise de Teshima, là où sont les Archives du cœur, personne ne se soucie de savoir si c’est une œuvre d’art – ou non–, et qui l’a élaborée. C’est un lieu de pèlerinage, chacun peut y enregistrer les battements de son cœur, ou réécouter le cœur de quelqu’un, proche ou inconnu, y compris le mien. Mon travail est lié à la disparition et à la mémoire. Comme je suis à l’âge des rétrospectives, il s’agit de dépasser l’idée de la disparition, d’accepter l’après. Ainsi est Misterios, une œuvre qui se fond dans la nature.

Une œuvre qui s’efface ?

En quelque sorte. La disparition est triste, l’effacement plus calme. Mes dernières œuvres sont apaisantes et, je crois, apaisées. J’essaie désormais de construire des petites parenthèses de la vie. Je suis un homme très heureux, il n’y a pas un endroit où je ne trouve pas mon bonheur. L’art, c’est aussi l’artifice, le décalage, la mise en scène, il ne faut pas l’oublier.

De quel artiste vous sentez-vous proche ?

De Giacometti. J’aimerais être un humaniste – c’est un peu ridicule de dire ça – et Alberto Giacometti est, pour moi, l’image incarnée de l’humaniste. Il n’affirme rien, il recommence toujours, il n’a pas de réponse, que des questions. Il y a des portes fermées avec des serrures et chaque être humain cherche une clé pour les ouvrir. Moi aussi, je cherche la clé, mais il n’y a pas de bonne clé et ces serrures ne s’ouvriront jamais. L’important est de continuer à chercher la clé.

Avez-vous eu des maîtres à penser ?

J’ai eu deux parents. Tadeusz Kantor, l’homme de théâtre polonais, mon père spirituel, et Pina Bausch, l’une des artistes que je préfère au monde. J’ai croisé Joseph Beuys sans lui parler, et j’ai raté Georges Perec alors que nous avons deux points communs, la règle et le sentiment. C’était lors d’un dîner, trop de monde, je n’ai pas osé lui adresser la parole, c’est un regret.

Et si Perec, cruciverbiste étoilé, vous avait défini en 9 lettres… ?

Artiste à la recherche du temps perdu.

 

Bienal Internacional de Arte Contemporáneo de América del Sur

Jusqu’au 31 décembre.

www.bienalsur.org

À Shanghai

En mai. Power Station of Art.

www.powerstationofart.com/en

À Jérusalem

En juin. Israel Museum.

www.imj.org.il

© Christian Boltanski, ADAGP, Paris 2017

Agenda

BIENAL INTERNACIONAL DE ARTE CONTEMPORÁNEO DE AMÉRICA DEL SUR

Jusqu’au 31 décembre.

www.bienalsur.org

Sonia Seff, Fibre optique

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Sonia Sieff
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