comme un roman, travel, naple
Naples-Palerme
Le voyage
selon
Raymond
Roussel

Au début du mois de juin 1933, Raymond Roussel part de Paris en taxi, en compagnie de Charlotte Dufrène1. Il arrive à Naples et, après une traversée en bateau, débarque à Palerme le 3 ou 4. À 56 ans, ce proche des surréalistes a décidé de ne plus écrire – «c’est tellement difficile !», confie-t-il la même année à son ami Michel Leiris – et il ne songe pas non plus à revenir. Quand il écrivait, c’était avec un porte-plume «à vue» : il voyait l’immensité du monde à travers le verre d’un minuscule œilleton fixé au manche de l’instrument. Quand il voyage, c’est en rêvant une contrée à partir de ses seuls noms. Il voit, par le prisme des mots, un autre monde, un reflet déformé du pays réel ; une «doublure» insolite, où les distances géographiques sont abolies, les proportions et les dimensions changées comme par un verre grossissant. À Palerme, l’auteur des Impressions d’Afrique choisit de loger au Grand Hotel Et Des Palmes. Il avait fait des palmiers le condensé d’une Afrique imaginaire dans son livre paru en 1910 et les voici qui reviennent dans le nom de l’endroit où il a choisi de loger. Cela suffit à faire entrer un lieu dans un autre, à mettre l’Afrique en Sicile. Quand on suit ses traces, qu’on refait le périple, on est étonné du nombre d’échos qu’il y a entre les livres de l’écrivain, écrits bien avant, et les terres qu’il découvre. Roussel ne connaît personne à Palerme, la ville lui est étrangère ; il se rend chaque jour, en voiture, de l’hôtel jusqu’aux Quattro Canti et à la Fontana della Vergogna, tout proches, puis au Parco della Favorita et à la Palazzina Cinese. Comme le savant Martial Canterel, son double dans Locus Solus – un double dont le nom revient en miroir et en partie dans celui du site visité, Canti – sans doute aime-t-il remonter les allées du parc et recueillir durant ces trajets des bribes d’histoires. Il a pu nourrir sa machine à songes des récits attachés à ces lieux, aux monuments, aux statues, mais il ne voyage pas pour écrire : de tout cela, il ne tirera aucune nouvelle histoire, pas plus d’ailleurs qu’il n’avait utilisé pour un livre ses pérégrinations antérieures. En revanche, c’est comme si pour prendre plaisir à la découverte il lui fallait d’abord avoir écrit. C’est comme si, voyageant à Naples et à Palerme, Raymond Roussel voyageait au pays de Raymond Roussel. Comme si son imagerie, celle qui lui vient de l’enfance et de ses lectures – de Jules Verne à Pierre Loti – et qui grâce à l’écriture des livres – du premier, en 1897, au dernier, en 1932 – a pris une consistance et une insistance particulières, avait définitivement recouvert la réalité du territoire traversé.

D’où l’idée d’écrire ici un petit précis du voyage à l’usage des rêveurs en l’attachant, lettre après lettre, au nom de Raymond Roussel.

1. Le peintre Antoni Taulé, neveu par alliance de Raymond Roussel, a peint un portrait de Charlotte Dufrène.

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R comme reflet La règle, ici, pour que le roman s’invente : qu’un mot en reflète un autre et qu’il en brouille le contour. De billard à pillard1, le reflet trace la route.

1. Dans Comment j’ai écrit certains de mes livres, on apprend que c’est la transformation d’une première phrase, «les lettres du blanc sur les bandes du billard» en cette autre «les lettres du blanc sur les bandes du pillard», qui a produit le roman Impressions d’Afrique.

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A comme Afrique. Impressions d’Afrique Avec un peu d’imagination, avec quelques accessoires aussi, avec une allée et des palmes, la Sicile, c’est aussi l’Afrique. Il ne s’agit pas d’arpenter la ville. Ailleurs est ce qui arrive.

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Y comme y compris Tout laisser derrière soi, y compris sa bibliothèque. Et faire feu de tout bois, y compris les anecdotes, les légendes. Collecter les histoires de la route, y compris des gestes, y compris des instants1.

1. Locus Solus passe pour un «livre amorphe et déconcertant décri(vant) minutieusement les curiosités abracadabrantes de la villa du savant Canterel», cf. François Caradec, Raymond Roussel, Fayard, 1997.

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M comme miniature Des miniatures à côté des miroirs, des minarets, les mêmes que dans la ville mais moindres1, les merveilles du monde dans une maison de maître2. Images au mur, ou mirages sur la mer ; masques, têtes de pierre ou cires anatomiques : des machines à songes. En un moment, l’œil ému mêle les mondes. Et rien ne manque à ces paysages minuscules3, pas même le myrte au parfum de musc.

1. À Palerme, on admirera la belle église San Cataldo. 2. Tel le Palazzo Serra di Cassano de Naples. 3. Certains lieux transportent les visiteurs dans des mondes en réduction, décors de tapisserie, paysages imaginaires : à Naples, l’hôpital des Incurables et son musée d’histoire de la médecine ; à Palerme, la Palazzina Cinese, dans le Parco della Favorita.

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O comme oser Oser voyager dans une ville inconnue sans jamais ouvrir la porte de la voiture qui vous transporte. Voir quotidiennement, selon un horaire invariable, le même décor derrière une vitre. Omettre le reste, sauf les noms.

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N comme noms Ne rien noter que des noms, d’une naïve nouveauté, et les nouer ensemble dans une narration nébuleuse mais néanmoins nécessaire. Ne pas négliger les niaiseries dénuées de noirceur d’une imagination nomade1.

1. À la sortie de Locus Solus, en 1914, les jeux de mots ont fleuri dont «Loufocus solus».

D comme doublure. La Doublure Du départ, le dandy aime surtout les préparatifs : débuter la journée par une toilette de deux heures ; inscrire sur la doublure du costume le nombre de fois où il a été porté ; demander que la voiture démarre. Et voir le paysage à travers une vitre douteuse, donc le voir doublement, par le regard et par le désir. Même si date après date, le trajet dans la ville reste identique, le décor change devant.

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R comme rien Un rien suffit, un reste, une ruine dans la lumière d’une fin de journée, pour faire surgir une rime et nourrir le rêve d’un temps réversible, à rebours de la réalité. On ne regrette rien, on se repaît de ce qui revient, repousse, comme l’herbe entre les pierres. C’est un regain qui ravit1.

1. À Naples, la Vigna di San Martino, un jardin au-dessus du port, où la végétation a poussé entre les ruines.

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Ou comme où ? Où s’arrêtera l’imagination voyageuse occupée à ourdir par ouï-dire une histoire sans outrance ni outrecuidance pour ouvrir l’espace et passer outre : outre-mer, outre-monts, où que ce soit ?

S comme secret Une fois franchi le seuil d’un jardin secret1, en suivant les sentes après la serre, vous verrez saillir au-dessus de vos têtes, secouées par le vent léger, des branches semblables à des sagaies comme sur la scène où se jouèrent les aventures africaines des naufragés du Lyncée2.

1. Le Jardin botanique de Palerme est un jardin public, mais sa touffeur et la disposition de ses allées en font au cœur de la ville un jardin secret. 2. Impressions d’Afrique a été joué à Paris en septembre 1911 au théâtre Femina.

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S comme Solus. Locus Solus1 Pour aller y songer et vous souvenir, cherchez la splendeur de quelques sites singuliers et solitaires gardés par le silence des statues. En certaines saisons, quand souffle le sirocco, les choses vues vous sembleront sitôt surgies de siècles et de séjours somptueux et très éloignés2.

1. Locus Solus a paru en feuilleton de décembre 1913 à mars 1914, sous le titre Quelques heures à Bougival dans Le Gaulois du Dimanche. Chaque livraison était décorée d’un bandeau représentant la grille d’un parc avec au fronton l’inscription Locus Solus. Cf. F. Caradec, op. cité. 2. À Naples, une visite au Musée archéologique fera découvrir des mosaïques et des statues antiques.

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E comme écrire Quand on n’écrit plus, écrire encore, sans encre ni écritoire, à l’écart. Sur l’écran des nuits, entre veille et sommeil, entre deux époques, deux éclipses. Sur l’embarcadère. En voyage. Électrisé par l’enfance retrouvée, ébahi, ébloui, ébaubi. Énigme de ce qui s’énonce et ne s’écrit plus. L’échappée peut être une échappatoire.

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L comme livre Les livres écrits et lus à la lumière de la lampe par quoi on peuple d’histoires les lieux, plus laconiques, malgré leurs légendes et leur luxuriance, sont pour le voyageur rêveur ce qui le fait être là et ailleurs. Il arrive souvent que, sans quitter sa chambre d’hôtel, lisant, il largue les amarres vers d’autres latitudes.

Lieu d’écriture

Écrire encore, mais en rêve, porté par le mouvement de la voiture, tout au long des allées du Parco della Favorita bordées de statues qui conduisent jusqu’à la Palazzina Cinese. À Palerme, Raymond Roussel refait ce trajet chaque jour. Sans doute va-t-il chercher dans ce voyage hors de la ville un point de fuite vers des profondeurs oubliées de l’espace et du temps. Il y a une ressemblance certaine entre le fait d’emprunter une allée, d’y marcher seul ou de concert, et l’écriture d’une fiction. On avance sous le couvert des arbres, dans un jeu d’ombres et de lumière, en direction d’un point à atteindre qu’on attend, qu’on imagine, qu’on voit ou qu’on entrevoit déjà. À l’appel de l’allée vient s’ajouter l’appel contenu dans ce nom, la Palazzina Cinese. Il s’étire, s’allonge, intrigue une oreille étrangère davantage habituée au masculin du mot palazzo : que peut bien désigner ce féminin qui augmente le mot ? Et pourquoi la Chine ? Elle est au bout du voyage, au fond de l’allée : une promesse de lointain. Le bâtiment, une maison de chasse, construite au tout début du XIXe siècle pour servir de résidence d’été aux rois d’Italie par un architecte dont le nom, Marvuglia, évoque la merveille – en italien meraviglia – a des allures de décor de théâtre, de jouet d’enfant agrandi et posé dans le paysage. L’intérieur rempli de paysages peints, de tapisseries et de bibelots a dû rappeler à Raymond Roussel son enfance, la maison de sa mère.

Grand Hotel Et Des Palmes

Situé non loin de la mer, à l’arrière du port, dans un quartier dont les avenues étaient autrefois bordées de palmiers, le Grand Hotel Et Des Palmes conjoint dans son nom la promesse d’un luxueux séjour et un rêve d’exotisme. L’adresse a, dès 1850, attiré des voyageurs séduits par la douceur du climat méditerranéen et des artistes célèbres : le peintre Auguste Renoir, Jules Verne (que Raymond Roussel admirait par-dessus tout), Richard Wagner, Sigmund Freud. De style Art nouveau, l’établissement, par la solennité de son hall à colonnes et palmiers, les lustres et les miroirs de sa vaste salle à manger, ses petits salons décorés de meubles précieux, continue d’évoquer des grandeurs passées qui ont pu inspirer le compositeur de Parsifal.

GRAND HOTEL ET DES PALMES

Via Roma 398, Palerme. Tél. +39 091 602 8111.

www.grandhotel-et-des-palmes.com

Costantinopoli 104

Dans le centre historique de Naples, au fond d’une cour où des artisans ont leur atelier, l’hôtel Costantinopoli 104 est un havre de calme et de fraîcheur. On peut profiter d’une terrasse extérieure donnant sur un très joli jardin avec piscine, et du confort d’une ancienne demeure de style Art nouveau pour préparer, avec l’aide de guides recommandés par l’hôtel, une visite de la ville et de sa région.

HOTEL COSTANTINOPOLI 104

104 Via Santa Maria di Costantinopoli 104, Naples. Tél. +39 081 557 1035.

www.costantinopoli104.it
alpes, décor, paysage

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À LIRE

Les oeuvres complètes de Raymond Roussel sont publiées aux éditions Pauvert.

Naples Éditions Gallimard,coll. Cartoville.

Palerme et les îles Éoliennes Éditions Gallimard, coll. GEOGuide.

© Parko Polo / Central Illustration Agency. Carte illustrative, non contractuelle