Wang Shu, batisseur, chine



WANG SHU
bâtisseur éclairé
Wang Shu, batisseur, chine
Wencun, village de la province de Zhejiang rénové par Amateur Architecture Studio.
Wang Shu, batisseur, chine
Musée d’histoire de Ningbo.
Wang Shu, batisseur, chine
Maison d’hôtes Wa Shan, à Hangzhou.

À rebours de la frénésie contemporaine, Wang Shu revendique une architecture au long cours. Ancrées dans la tradition et tournées vers le futur, ses œuvres interrogent patiemment notre rapport au monde.

En se voyant attribuer en 2012 le prix Pritzker, l’équivalent du prix Nobel pour l’architecture, Wang Shu a consulté sa femme. Devait-il l’accepter ? Il lui semblait injuste d’en être le seul récipiendaire, son épouse Lu Wenyu participant également à tous ses projets. Ce détail en dit long sur cette personnalité hors normes. Loin de succomber à la furia de verre et d’acier qui recouvre chaque seconde un peu plus les cités chinoises, Wang Shu fait de la résistance. Mauvaise conscience d’une escalade où le toujours plus haut, le toujours plus vite et surtout le toujours plus cher règnent en despotes, il milite pour la conservation du patrimoine, le recyclage des matériaux, le respect des cultures régionales. Est-ce à dire pour autant que l’homme, âgé de 53 ans, serait un nostalgique, un passéiste ? Certes non, car ses réalisations, comme le musée de Ningbo, sont des œuvres contemporaines majestueuses et poétiques. Entretien à Shanghai, avec un esthète d’apparence débonnaire, dont les convictions éthiques se signent d’un franc-parler peu commun.

Pourquoi avoir baptisé votre agence Amateur Architecture Studio ?

Parce que l’architecture est un art facile, comme vivre et boire du thé. Ensuite parce que, loin des professionnels, nous avons débuté dans notre appartement. Ce fut une très bonne chose car, dans la tradition chinoise, les grands artistes ont toujours été des amateurs.

Vous considérez-vous comme un architecte chinois ?

Je suis influencé par la tradition de mon pays. Je me considère même comme un natif du XVIIe siècle, une période de grande liberté. Nous avons alors exporté notre idée de la démocratie jusqu’en Angleterre. Et j’adore les jardins de ce siècle. Ils sont pour moi une grande source d’inspiration. En vérité, je me considère plus comme un lettré de tradition chinoise que comme un architecte. Trop nombreux sont mes confrères qui ne réfléchissent jamais.

Vous êtes un rare défenseur du patrimoine, pourquoi ?

Il est vrai que la philosophie chinoise veut que l’on détruise pour reconstruire sans cesse. Mais aujourd’hui ce phénomène a pris des proportions folles. Nos diverses cultures régionales sont remplacées par un magma uniformisé, dans lequel nous risquons de perdre notre âme. Comme le disait Marx, «nous sommes devenus des employés sans famille». Or je considère l’architecture comme un outil de la démocratie. Aujourd’hui, notre studio est engagé dans divers projets qui ont pour but de réconcilier les campagnes et les villes. Nous reconstruisons par exemple une partie nouvelle dans un village, mais en refusant tout pastiche. En Chine, la tendance est aux fausses architectures soi-disant d’origine, et le faux s’exporte même. Nombre de films en costume que les Occidentaux adorent ne donnent de la Chine qu’une image tronquée, d’opérette.

Que reprochez-vous à l’architecture chinoise contemporaine ?

Son côté spectaculaire, publicitaire. Les municipalités en usent pour se donner une image, un logo. Alors il leur faut des gratte-ciel, des formes à couper le souffle. Ces bâtiments doivent exprimer la richesse, la puissance. Évidemment, il peut arriver que ces architectures soient réussies, mais c’est rare.

Construisez-vous à l’étranger ?

J’ai fini un petit abri de bus en Autriche inspiré des chalets et du travail des charpentiers locaux. Cette réalisation a été primée. Je respecte beaucoup l’artisanat pour son caractère humain.

Que faisaient vos parents ?

Mon père était violoniste. J’ai voulu être musicien, mais il m’en a empêché car il me trouvait sans talent. J’ai alors voulu faire de la peinture. Nouveau refus. J’ai donc fait du dessin industriel. Maintenant je travaille comme cela, sans ordinateur, plutôt comme un peintre.

Ce prix Pritzker a-t-il changé votre vie ?

En Chine pas du tout. Personne ne connaît ce prix. D’ailleurs, je dois me battre sans arrêt pour que l’on ne détruise pas mes réalisations. Tout ce que nous avons édifié dans les années 1990 a été rasé, même ma maison. À l’étranger c’est différent. On m’invite, on m’écoute. Cela dit, peu à peu, je réussis à faire comprendre à mes compatriotes qu’un architecte ce n’est pas seulement un affairiste, mais aussi un artiste.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Le Corbusier, pour son travail sur les matériaux et pour l’intégration de son architecture dans le paysage, ce qui est très proche de la philosophie chinoise.

Un conseil pour les jeunes architectes ?

Ne travaillez jamais pour de l’argent, mais pour améliorer l’existence. Dans le musée d’histoire de Ningbo, dans la province du Zhejiang, dont la forme évoque tout à la fois une montagne, la mer ou un bateau, nous avons réutilisé les briques de bâtiments locaux détruits. Personne ne savait comment monter des murs avec tous ces éléments de tailles différentes. Il a fallu inventer des procédés techniques sur le tas. J’aime cela. Autre exemple, nous avons construit un escalier dont la hauteur des marches change à chaque palier. On m’a demandé pourquoi. J’ai répondu : parce qu’en étant obligé d’y penser, vous découvrez soudain que vous avez aussi des pieds. L’architecture sert à cela. En accumulant les choses minuscules, elle peut finir par changer notre perception du monde.

© Iwan Baan

Véronique Gens, art, musique

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