Chanel, origine, payasage
Aux racines
des légendes
Verger et jardin aromatique de l’abbaye d’Aubazine, orphelinat qui accueillit Gabrielle Chanel.
Chanel, origine, payasage
Abbaye d’Aubazine
Chanel, origine, payasage
L’une des quatre chambres dédiées aux hôtes de l’abbaye.
Chanel, origine, payasage
Abbaye d’Aubazine

Ce sont des noms qu’on ne présente pas. Pourtant… même les icônes tirent leur force des terres mystérieuses de l'enfance. Voici Louis avant Vuitton, Gabrielle avant Chanel.

Gabrielle Chanel, les silences de l’enfance

Rien de tel que de faire résonner un texte, une musique, avec un lieu. Que dire alors d’un parfum ? Celui que vient de créer la maison Chanel, Gabrielle, impose un voyage. À Aubazine, en Corrèze, où vécut la jeune fille qui allait devenir Coco.

 

S'agitent alors, sous la semonce d’un splash, la bruine d’un pschitt, une extraordinaire agitation des molécules. À commencer par celle de notre imagination. Tel semble être le monde des senteurs, une évocation quasi palpable, une émotion tactile, la sensualité s’approchant de la peau, l’effleurant sans jamais la posséder. Vous voici à Aubazine, en Corrèze. Se dresse une abbaye cistercienne du XIIe siècle. Au cœur du village, elle pousse ses arcades, son clocher (tel un cabochon), ses pisés et abbatiale avec cette grâce débonnaire que seules les religieuses sont à même de traduire simplement. C’est ici que Coco Chanel semble avoir passé quelques temps de sa vie. Elle a 12 ans. «Ce fut un choc esthétique», explique Patrick Doucet, responsable du patrimoine de la maison (un service de onze personnes). Celui que seule l’enfance est à même d’imprimer, de laisser entrer en soi sans filtrer un instant. La mémoire des enfants est sans doute ce qu’il y a de plus net, de plus prégnant. Ensuite, ça se gâte, on mélange tout. Le mensonge gagne la mémoire. Gabrielle Chanel vient de perdre sa mère, son père ne tarde pas à se faire la malle.

La voici donc, seule avec cette architecture vertueuse, austère, mais non sans beauté. Malgré vous, vos lèvres murmurent des correspondances de style : le brou de noix surlignant les embrasures (le flacon de N°5, en 1921). Et surtout les pierres de la façade. L’automne venu, avec l’humidité, elles prennent une teinte beige rosé très couture. De partout, les références fusent sans pour autant insister. Elles sont diffuses. Lorsque sœur Christophora vous évoque les grisailles des vitraux, répondent immédiatement en écho les propos d’Olivier Polge, le créateur de Gabrielle. Lorsqu’il parle de ce parfum (en fait, il n’aime pas trop parler et interpose de savoureux silences), il évoque son travail «gris», sa recherche sans mots (nous y voilà) d’une abstraction.

Comme par ricochet, répond la vie de Gabrielle, ces années mystérieuses où se construisent les légendes. Ont-elles besoin de vérité ? Cela semble secondaire. Nulles traces de son passage à Aubazine. Tout porte à croire qu’elle y passa, mais chose sidérante : aucun document. Aucun hommage du village.  Comme si c’était un fantôme, une idée d’elle-même. Comme si elle récusait ce temps : «Cet enfant que je reconnais mal, dit-elle, un enfant abandonné dont la réalité n’a pas plus d’importance que celle d’une personne incapable de nous juger. Non l’enfant que je fus est avec moi, aujourd’hui. J’ai réalisé ses projets. J’ai satisfait ses goûts.» 

Regardons les vitraux et leurs entrelacs. Vous n’avez pas tort, ils rappellent le monogramme Chanel, les deux C enchâssés. Mais vous n’avez pas toute la réponse, ce serait trop simple. La mémoire des créateurs est un maillage magnifique. Il ne faut pas y chercher la citation directe, mais plutôt multiplier les pistes : Catherine de Médicis, le trousseau de mariées cousus par les petites mains de l’orphelinat, le sceau royal… Continuez, vous brûlez. Mais jamais vous ne saurez.

C’est ce qu’il faut lire aussi dans le flaconnage de Gabrielle et son subtil travail monacal, cette sobriété cistercienne, faite de labeur : le verre fonctionne à la quasi-abstraction, loin de la lourdeur de verrerie de luxe, la pompe du vaporisateur disparaît à la première pression. On évoquait un fantôme un peu plus haut, le revoici. Il doit être comme le diable dans les détails, ses prouesses, le sol et ses signaux…

Gabrielle est un parfum solaire (fleurs blanches, jasmin, tubéreuse). Il parle…, et surtout nous échappe dans les allées du dortoir, ses paillasses remplies de feuilles de maïs, les escaliers pentus, les silences de l’abbatiale, son divin ennui. Voudrait-on se cantonner aux notes, qu’il faudrait pousser plus loin encore. «Chanel, écrit Paul Morand, était une bergère ; elle sentait bon la piste d’entraînement, la fenaison, le crottin, le cuir de botte, le savon de sellerie, le sous-bois.» Il nous rappelle que le parfum n’est pas ce sent-bon à la fois docile et mutin, il est une autre porte, celle du voyage. Venise, Roquebrune – et sa villa inspirée d’Aubazine, La Pausa. Rue Cambon (extérieur sobre, presque raide), le cœur d’une femme, le chœur d’un parfum. Il nous rappelle la dimension chorale. Sa vocation. De nous perdre et de nous y retrouver.

hanoi, en 10 raisons, Vietnam

Article suivant



Hanoi
entre
les lignes