Jura, Paysage, Vuitton
Aux racines
des légendes
Paysage du Jura par Bae Bien-U.
Jura, Paysage, Vuitton
Du côté d’Anchay, village natal de Louis Vuitton, par Bae Bien-U.

Ce sont des noms qu’on ne présente pas. Pourtant… même les icônes tirent leur force des terres mystérieuses de l'enfance. Voici Louis avant Vuitton, Gabrielle avant Chanel.

Louis Vuitton, un chemin vers soi

Au moment où s’inaugure la Maison Vuitton Place Vendôme, qui abrite tout l’univers du malletier, suivons le jeune Louis Vuitton, quittant son village du Jura pour s’ouvrir au monde, saisir l’esprit du voyage et bâtir un empire.

 

C’est le début de l’automne à Anchay, petit hameau montagnard du Jura, région où l’eau, la roche et le bois composent un paysage rude et élémentaire. L’air est chargé d’une odeur terreuse de sous-bois. Un garçon au beau visage romantique et doux marche d’un pas volontaire, cheveux au vent, un simple sac sur l’épaule. Pour unique BO de ce moment très cinématographique, on devine le cliquetis mécanique de la roue du moulin familial, le plus grand de la région, qui devient l’hiver durant, lorsqu’il n’y a plus de grain à moudre, tournerie sur bois. L’adolescent, qui fuit probablement une relation tumultueuse avec sa belle-mère, regarde droit devant, sans se retourner, par crainte peut-être d’être tenté de renoncer à son projet. Louis perçoit, pour la dernière fois pense-t-il, le murmure de l’Ancheronne, petit ruisseau qui se la coule douce. Objectif : gagner Paris. Le chemin logique, la voie la plus naturelle, eut été de partir vers Lyon, dans le sens de l’eau. Alors pourquoi cette migration vers la capitale ? L’ambition, probablement, et surtout la prescience que quelque chose de grand et de beau l’attend là-bas. En tout cas, la légende de Louis Vuitton commence par cette échappée belle. Une longue aventure de deux années (et 450 km) de périples et sans doute de rencontres qui lui donnent la force de l’assurance et le mènent jusqu’à la capitale. Il traverse avec obstination la forêt vosgienne, immense bloc impénétrable à la vitalité primitive, il arpente ces natures rugueuses célébrées par le peintre Gustave Courbet, franc-comtois lui aussi, et contemporain de Louis (l’artiste immortalisera le moulin de la famille Vuitton vers 1870). Cette longue marche est un véritable parcours initiatique, un peu comme un «tour de compagnon» : le jeune homme y voit l’occasion de s’y former à tous les savoir-faire, les tâches et les techniques de travail du bois qui lui seront bientôt utiles. Que l’histoire d’une maison dédiée aux arts du voyage commence par un périple à pied a quelque chose de jubilatoire. En vrai fils du Jura (son patronyme signifie «tête dure» en patois), il accepte la dureté et l’imprévu de cette route longue et lente. En expérimentant la pérégrination, le jeune homme se met au diapason de l’époque et de son futur métier.

D’instinct et d’imaginaire

Louis débarque à Paris en 1837 à l’âge de 16 ans, deux ans tout juste après avoir quitté son Jura natal. Nourri par ce vagabondage studieux, au cours duquel il a côtoyé le petit peuple des ouvriers compagnons, il entre comme apprenti layetier-emballeur chez Romain Maréchal au 327 de la rue Saint-Honoré. La société est spécialisée dans l’emballage de «caisses, boîtes, malles, valises et sacs de nuit». Particulièrement doué, le jeune homme devient l’emballeur favori de l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, qui ne jure que par lui pour transporter ses métrages inouïs de crinolines, taffetas, guipures et autres satins lorsqu’elle part en voyage. En 1854, Louis plie bagage et choisit de s’établir à son compte. Il a cette intuition de s’installer au cœur d’un quartier en plein bouleversement, destiné à devenir le nouveau centre névralgique de la capitale : celui qui rayonne des grands hôtels à l’Opéra, dont Garnier ouvre le chantier. Dans le Paris d’Offenbach, il s’installe au 4, rue Neuve-des-Capucines (l’actuelle rue des Capucines), «près de la rue de la Paix et de la place Vendôme», comme le précisait sa carte de visite. Le couple impérial distille le goût du plaisir, de la fête et du voyage. On s’installe volontiers en mai dans les nouvelles stations balnéaires de Biarritz, de Vichy et de Deauville ; à l’automne, c’est Compiègne. Première idée gagnante de Louis : se distinguer de ses concurrents en se présentant exclusivement comme «emballeur». Avec une sous-spécialité originale : «l’emballage de mode». Sa relation d’amitié avec l’inventeur de la haute couture, Charles Frédéric Worth, favori des femmes du monde, n’y est certainement pas pour rien. En 1858, il invente la malle plate en bois de peuplier, tendue d’une toile de chanvre, plus facilement empilable que les traditionnelles malles aux couvercles bombés d’alors, et n’a de cesse d’en améliorer le modèle en le complétant par des lattes de hêtre qui viennent en renforcer peu à peu la structure. La toile Monogram n’existe pas encore (c’est Georges, le fils de Louis, qui en sera l’inventeur), mais l’exigence d’innovation et le luxe du détail sont déjà bien présents. Vuitton, le patronyme de Louis, est sormais célèbre dans le monde entier.

Maison Louis Vuitton Place Vendôme

2, place Vendôme / 356, rue Saint-Honoré, Paris.

Louis Vuitton–La naissance du luxe moderne

Paul-Gérard Pasols. Éditions La Martinière.

© 2014 / Louis Vuitton Malletier / Bae Bien-U

Chanel, origine, payasage

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