voyage, plage, ciel

Le voyageur
sans bagage

tour eiffel, nuit
Eiffel Tower by Night, dessins sur iPad, 2010.
tour eiffel, jour
Eiffel Tower by Day, dessins sur iPad, 2010.
voyage, plage, ciel
A Bigger Interior with Blue Terrace and Garden et Interior with Blue Terraceand Garden, dans l’atelier de David Hockney, Los Angeles, 19 mai 2017.

Los Angeles, en été. Lumière blanche, ciel écran, visions immaculées. Sur les hauteurs de Hollywood, dans les creux d’un canyon à la sécheresse fauve, il est une maison baignée d’aplats de couleurs vives, adossée à un muret rose, ouverte sur une coursive d’un bleu mordant, ceinturée d’une balustrade citron, zébrée d’une pergola aux appuis vermillon, rafraîchie des ombres découpées de feuilles de palmiers. David Hockney est rentré de Paris. Après le vernissage de sa rétrospective au Centre Pompidou, il s’est empressé de retrouver son atelier, ses livres, ses châssis – désormais brisés aux angles pour accompagner son propos sur la perspective inversée –, ses peintures acryliques qu’il protège de couvercles pour éviter qu’elles ne sèchent trop vite. Pressé, l’artiste britannique l’était aussi parce qu’il avait décidé de célébrer ses 80 ans à sa manière, en repeignant sa piscine en forme de haricot de ces virgules bleues qui font frémir la surface de l’eau. Bientôt, David Hockney retournera en Europe. Mais avant de repartir, il travaille à de nouvelles toiles, convoquant la mémoire de ses paysages intérieurs.

Votre rétrospective réserve une immense surprise : la présence de tableaux récents, réalisés quelques semaines avant l’accrochage. Une démarche peu commune. Cette exposition revêt-elle un caractère particulier ?

Oui, d’ailleurs je vais retourner la voir. Sa qualité est unique, parce que Didier Ottinger [le commissaire de l’exposition, NDLR] connaît parfaitement ce que je fais. Il s’y intéresse depuis toujours. Je réalise que personne ne refera un tel projet de mon vivant, avec des œuvres courant de 1954 à 2017… 63 ans de travail, ça n’est pas rien !

Auriez-vous l’âme nomade ?

Moins qu’avant. Même si j’aime beaucoup voyager, je préfère rester chez moi, pour travailler. Je suis viscéralement attaché à mon travail à l’atelier.

Vous nous avez offert la reproduction de deux œuvres inédites sur Paris : la tour Eiffel vue de jour, et de nuit. Les paysages nocturnes sont plutôt rares dans votre travail. La nuit serait-elle liée à la ville ?

Il semblerait, en effet. Il fut un temps où les villes étaient plutôt sombres. Mais Paris a commencé à s’illuminer de façon assez magique, en jouant d’ombres, en s’appuyant sur la Seine pour projeter la lumière. J’ai réalisé ces dessins sur iPad, depuis les balcons de l’hôtel Lutetia. J’adore cet instant, quand la tour Eiffel s’illumine de brillance. Je comprends pourquoi ce scintillement ne dure que quelques minutes par heure… Les riverains deviendraient fous !

Los Angeles est aussi une cité lumineuse la nuit…

Particulièrement lorsqu’on la survole. Savez-vous pourquoi ? Parce que les éclairages sont deux fois plus hauts que les bâtiments. C’est ce qui fait que l’on distingue aussi nettement Ventura Boulevard et tout ce damier urbain. Tout est dû à la hauteur des lampadaires. Lorsqu’ils sont plus bas, cela crée des zones noires. Ça ne tient qu’à cela, et c’est ce qui rend la nuit aussi fascinante à Los Angeles. Bien plus qu’elle ne l’est réellement. (Rires).

Cette ville constitue-t-elle un stimulus culturel ?

Elle l’était autrefois. J’adorais les concerts, l’opéra. D’ailleurs je collaborais régulièrement à des créations musicales. Je cherchais des équivalents visuels à la musique, on pouvait réellement entendre les décors. Je voyais la musique, oui, je la voyais. Mais ma surdité [David Hockney en souffre depuis l’âge de 40 ans, NDLR] m’a privé de ce plaisir. Le son, passé au filtre de mes appareils auditifs, devient étriqué et électronique. J’en ressors un peu déprimé.

Cela vous a-t-il poussé à mettre encore plus d’intensité dans vos expressions visuelles ?

Certainement. Les aveugles se repèrent dans l’espace grâce au son. Eh bien lorsque vous ne pouvez pas vous repérer par le son, vous le faites par la vue. Je sais que je vois les choses plus clairement. Plus clairement qu’autrefois.

Los Angeles semble insoumise au cycle des saisons. En vous astreignant à l’exercice régulier de l’autoportrait, tentez-vous de renouer avec le cycle du temps ?

Peut-être. Je n’ai pas fait d’autoportrait depuis six mois ou plus, il faut que j’en refasse… Mais il n’est pas tout à fait juste de dire qu’il n’y a pas de saison ici. Au printemps, les fleurs s’ouvrent, alors qu’il n’y en a pas en automne ou en hiver. Ça n’est pas un changement aussi radical qu’en Europe du Nord, bien sûr. J’ai pris conscience de la saisonnalité en Angleterre, en posant pour Lucian Freud. En traversant Holland Park chaque matin, j’observais l’évolution des feuillages au printemps, cela m’enivrait. Puis j’ai constaté que plus on montait vers le nord en été, plus on était baigné de lumière. Jusqu’au soleil de minuit, tout au nord, où il n’y a plus de nuit du tout. C’est pour cela que je suis allé deux fois en Norvège ainsi qu’en Islande, pour observer cette lumière et ses déclinaisons sur les montagnes. C’est à cette époque que j’ai décidé d’étudier les saisons. Je me suis installé huit ans dans le Yorkshire, pour y peindre le printemps, l’été, l’automne et l’hiver.

Le vitrail que vous préparez pour l’abbaye de Westminster (en 2018) est parsemé de fleurs. Vous êtes-vous remémoré cette étude des saisons ?

Ce vitrail célébrera le règne de la Reine. Avez-vous déjà vu les campagnes se couvrir de fleurs d’aubépine en été ? C’est un instant magnifique, la floraison explose pendant trois jours dans la nature, comme des bulles de champagne. C’est cet instant de sacre que j’ai voulu capturer. Pour le réaliser, l’iPad est un outil précis, car le dessin rétroéclairé donne à voir le rendu à travers le verre.

Ce numéro du magazine est consacré à l’imaginaire des contes. Quel lien entretenez-vous avec la dimension narrative dans votre œuvre ?

Figurez-vous que j’ai illustré les contes de Grimm, en 1969. Ces contes avaient bercé mon enfance, tout comme ceux d’Andersen. J’adore raconter des histoires. C’est un peu tout ce que l’on a, tout ce qui nous reste. C’est ce que nous sommes. Les gens adorent les histoires, ils en ont besoin. Elles ne disparaîtront jamais, ni d’ailleurs les peintures qui les racontent.

Les titres d’œuvres déclenchent l’imagination. Comment abordez-vous cette question dans votre travail ?

Voyez-vous ce tableau ? (Il montre une toile récente, mêlant des scènes peintes en noir et blanc et des personnages sur un escalier coloré). J’ai commencé à réfléchir à son titre. What About These Crazy Pictures. (Il laisse planer un grand silence). C’est le titre. Je ne suis pas encore sûr... Qu’en pensez-vous, c’est un bon titre, non ? (Rires). Parce qu’on n’est jamais certain de ce que sont les images. Que représente ce noir et blanc ? Un cinéma ? La réalité ? Il n’y a pas de certitude. La perspective inversée vous incite à tout regarder, à observer chaque personnage séparément. Mais je ne sais pas encore, ce tableau est là, sur le mur. Il est presque terminé…

Un tableau est-il achevé lorsqu’il reçoit un titre ?

Peut-être. Je vais vous avouer quelque chose : A Bigger Splash, qui est mon travail le plus connu, trouve en fait son origine dans un tableau plus petit, nommé The Splash. J’en avais fait une version encore plus petite, A Smaller Splash. Celui-ci étant le plus grand, je l’ai baptisé A Bigger Splash. Je savais que ce titre était le plus juste et le plus inattendu. Ce qui me rappelle aussi l’anecdote de Mr and Ms Clark and Percy. Celia Birtwell (Ms Clark) avait en fait deux chats : Blanche et son fils Percy. Celia ne cessait de me répéter que le chat représenté n’était pas Percy, mais Blanche. Pourtant j’ai préféré le nommer Percy, cela sonnait comme une personne. C’était bien plus intéressant. Vous voyez, les peintures ne sont pas fidèles à leurs titres.

Vos titres suggèrent donc une relecture des tableaux ?

Les titres ont toute leur importance. Lorsque j’ai peint Ordinary Picture, en 1964, ce titre figurait sur le tableau. J’avais dans l’idée de créer un espace vide autour [extra space en anglais, NDLR], pour que «l’extra» et «l’ordinary» s’assemblent et créent quelque chose «d’extra-ordinary». (Rires). Si ça, ce n’est pas jouer avec le titre !

Vous paraissez très attaché aux mots, et aux jeux qu’ils proposent.

J’aime les mots, c’est vrai. J’aime jouer avec eux, même si je suis moins agile depuis que je suis sourd. Mais mes peintures et dessins sont parsemés de jeux de mots.

Ces jeux vous amènent-ils à l’écriture ?

J’écris lorsque j’ai quelque chose à dire, de façon sporadique. Je crois être assez pédagogue, écrire me permet d’expliquer mes idées. Le principe de la perspective inversée, par exemple, est plutôt difficile à saisir. Mais en l’abordant simplement, on peut le comprendre : un jour, je roulais en voiture dans le tunnel du Saint-Gothard, de l’Italie vers la Suisse. J’ignorais alors qu’une tempête de neige sévissait en Suisse. Sur la route, il n’y avait personne, et ce tunnel était absolument vide. Sur 17 km, je n’avais qu’une longue ligne à regarder, dirigée vers un seul point au loin. Rien d’autre que ce point de fuite. Et puis une fois le tunnel franchi, le paysage s’est ouvert. Eh bien c’est cela, la perspective inversée. Cette opposition du regard, lorsque la vision n’est plus dirigée vers l’avant, qu’elle se déplie pour envelopper quelque chose de plus large. La perspective classique convient à la distance. Mais pour les choses proches, il faut qu’elle s’inverse. C’est tout ce qu’explore le cubisme.

Votre travail photographique demeure méconnu. En quoi s’inscrit-il dans votre exploration artistique ?

La photographie, lorsqu’elle n’est faite que d’une image, est intrinsèquement construite sur la perspective classique. Mon travail photographique, par le biais du collage, vise à se libérer du point de fuite. Comme le font mes tableaux.

 

Rétrospective david Hockney

Au Centre Pompidou, Paris. Jusqu’au 23.10. www.centrepompidou.fr. Au Met, New York. Du 27.11.2017 au 25.02.2018.

www.metmuseum.org et hockneypictures.com

© David Hockney © David Hockney. Photo : Jean-Pierre Gonçalves de Lima © Jean-Pierre Gonçalves de Lima

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