Saillard, carthographe, exposition

Le cartographe

Olivier Saillard
planche, oeuvre
Olivier Saillard

Qu’il s’agisse de ses performances personnelles ou de projets institutionnels, chaque exposition conçue par Olivier Saillard est une interrogation sur les territoires de la mode. Avec la Saison Espagnole, le directeur du Palais Galliera se joue des frontières pour dessiner de nouvelles géographies.

De la mode, de ses évolutions, de ses tourments, Olivier Saillard connaît – presque – tous les contours, les coutures, les contournements. Il en connaît aussi les détours, les démesures, les déchirures. Parfois, les déchirements. Pourtant, nul ne sert d’interroger le directeur du Palais Galliera sur l’histoire de tout cela, car l’histoire de la mode, dans ses postures chronologiques ou savantes, n’est certainement pas ce qui l’intéresse le plus. Il dit même de lui qu’il se voit comme un «historien décomplexé». Le terme est pour le moins inattendu, tant le paysage parisien est corseté par la charge émotionnelle que lui instille la mode. Être décomplexé, face à la très fausse légèreté de cet univers, c’est un peu dire qu’on osera détricoter les certitudes, pour retricoter de nouvelles idées. Chez Olivier Saillard, la tentation du tricot part d’un point névralgique : le Palais Galliera, donc, dont il occupe, lui aussi, les soupentes. En dehors de ce bureau, et de ses séries de dossiers noirs et boîtes blanches, alignés comme dans un studio de création en pleine recherche de matières, la topographie de la mode, selon Saillard, se complaît beaucoup plus dans le flou. Cet éclatement des frontières a commencé lors de son arrivée, en 2010, alors que le Palais Galliera (encore nommé «musée») se livre à d’ambitieux travaux de rénovation. Le nouveau directeur a une idée lumineuse : faire vivre ses collections, mais ailleurs, «hors les murs». Le musée Bourdelle accueille les drapés de Madame Grès, les chimères blanches de Comme des Garçons s’installent dans les locaux-laboratoire de la Cité de la Mode, la haute couture pavane à l’Hôtel de Ville. Des dialogues, soudain, s’engagent. Ce que l’on croyait statique se met à parler. «On est toujours mieux ailleurs que chez soi, le propos se révèle plus nerveux. Et puis la mode, exposée en dehors des musées de mode, perd un peu en condensation, elle s’affranchit de certaines valeurs anxiogènes, de ce côté intra-utérin.» Une fois les travaux terminés, le plaisir de ces sorties extraordinaires demeure. Le Palais Galliera conçoit ses propres projets, et s’invite aussi de temps en temps chez les autres.

Cette année, Olivier Saillard a ainsi pensé un cycle espagnol, exprimé en trois mouvements : une première fenêtre sur Balenciaga au musée Bourdelle, un deuxième volet consacré au costume traditionnel de la péninsule ibérique, accueilli dans la maison de l’hispanophile Victor Hugo, et à l’automne, une rétrospective Mariano Fortuny, grand méconnu du public (Palais Galliera). Entre la majesté intellectuelle de Balenciaga et l’aristocratique tombé des étoffes de Fortuny, le commissaire d’exposition fait donc le pari du langage du peuple. De ces couturiers anonymes et virtuoses qui composent l’ordinaire, de ces couleurs vives matées de broderies, de ces jupes de cérémonie offertes aux filles dont les ourlets se décousent au fil du temps et de la vie, pour s’allonger à mesure que l’on grandit. De ces chapeaux d’homme aussi, en laine si dure que l’on pouvait y boire. Ou de ceux cachant un petit miroir, à l’intérieur, pour autoriser de menues coquetteries. Olivier Saillard déroule les images, s’émeut d’une photographie de José Ortiz Echagüe. Le propos ne sera ni ethnographique ni sociologique, il se contentera d’écouter et de contempler ces pièces avec son regard de mode, comme il le ferait d’une robe de haute couture, avec «l’envie de se réjouir». «Il y a vingt ans, lorsqu’on présentait des costumes traditionnels, tout le monde bâillait. Aujourd’hui, c’est surprenant, cela ressemble à du Comme des Garçons tellement c’est extravagant.» Sorti des écomusées, le costume populaire explore donc de nouvelles contrées. Mais au-delà de l’esthétique et de l’inventivité de l’objet, ce que Saillard s’attache à prouver est diablement plus mutin. «L’idée est aussi de montrer qu’il y a d’autres possibilités de haute couture. Mal coudre – et cela n’est qu’une expression, car les femmes cousent alors merveilleusement bien – ou coudre l’ordinaire, c’est aussi grand que de faire de la haute couture.» Les frontières tremblent, et cela lui plaît.

Il faut dire que les méridiens et les latitudes, lorsque l’on parle de mode à Paris, ont toujours eu gré à se mouvoir. La ville n’a cessé de s’enrichir en s’ouvrant au monde. L’inventeur de la haute couture est anglais (Charles Frédéric Worth), les Japonais sont venus y questionner le volume, les couturières espagnoles fuyant la guerre civile ont apporté aux ateliers leur savoir-faire… Saillard voit dans ce décloisonnement perpétuel le ressort de l’imagination. Celui grâce auquel «Paris restera toujours la capitale la plus créative». Aussi, lorsqu’il applique à lui-même cette question des géographies, l’«historien décomplexé» se plaît à composer d’autres continents. Ces continents contenus là, justement, dans ces boîtes noires du bureau sous les toits. Des archives presque impossibles, car Olivier Saillard aime tisser le vent, le vivant et les mots : au fil des idées et des rencontres, il écrit, met en scène, propose de nouveaux rapports au vêtement, déplace son univers dans celui de l’art. Il y eut les shopping poems imprimés sur Post-it, puis les performances, menées avec l’ancien mannequin Violeta ou l’actrice Tilda Swinton, complices de la première heure. Les robes y sont littéralement «portées», tenues «à bout de bras», les vestes détournées, les manteaux racontés, les pulls tracés dans l’air, quasi mimés, les patronages démontés en mathématiques du corps. L’absence du vêtement – tout au plus des pièces d’archives – et juste le verbe, pour imaginer. Ces instants suspendus, oscillant du drôle au touchant, glissés dans la frénésie des défilés, font alors l’effet à son public – généralement composé de tout ce qui «fait» la mode – d’une retraite monastique. «J’ai eu le sentiment parfois, quand Tilda avait les vêtements dans les bras, qu’elle faisait de la poésie. De la poésie sans mots, vivante.» Car le territoire d’Olivier Saillard, au-delà des podiums, en appelle à l’émotion de l’impalpable. Juste une échelle invisible, que l’on vous tend, pour vous évader. Ses performances sont devenues des rendez-vous. Il découvre alors à son tour les tourments du créateur. L’angoisse de la répétition, la peur du truc qui ne vient pas. Mais aujourd’hui, flotte dans l’air un projet à venir. «J’ai une nouvelle idée avec Tilda… Franchement, si on la fait, ça sera un scandale.»

 

«Il y a vingt ans, lorsqu’on présentait des costumes traditionnels, tout le monde bâillait. Aujourd’hui, c’est surprenant, cela ressemble à du Comme des Garçons tellement c’est extravagant.»

 

Costumes espagnols entre ombre et lumière

Jusqu’au 24 septembre. Maison de Victor-Hugo. 6, place des Vosges, Paris. Tél. +33 (0)1 42 72 10 16.

www.maisonsvictorhugo.paris.fr

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Costumes espagnols entre ombre et lumière

Jusqu’au 24.09.2017

Maison de Victor-Hugo. 6, place des Vosges, Paris. Tél. +33 (0)1 42 72 10 16

www.maisonsvictorhugo.paris.fr

Benoît Astier, art

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Benoît Astier de Villatte