Anne Teresa, Mélomane
Corps
accords
la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker
Croquis, scénographie, Keersmaeker
Croquis d’Anne Teresa de Keersmaeker pour la scénographie de Così fan tutte.

Mélomane, la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker fait danser le Così fan tutte de Mozart dans une mise en scène à l’épure expressive. En septembre au Palais Garnier.

Pourquoi avoir choisi Paris et le Palais Garnier pour cette mise en scène du Così fan tutte de Mozart ?

J’ai accepté, non sans hésitations, une proposition de Stéphane Lissner, le directeur de l’Opéra national de Paris. J’avais fait auparavant plusieurs mises en scène d’opéra : Le Château de Barbe-Bleue de Bartók, au théâtre de la Monnaie à Bruxelles, en 1998 ; et en 2004 Hanjo de Toshio Hosokawa. Il y avait aussi eu, en 1992, Mozart Concert Arias, avec ma compagnie Rosas. L’opéra est l’art que j’aime le plus au monde parce qu’il unit le théâtre à la musique. Mais je cherchais à m’en éloigner. Seul le choix de Così fan tutte, l’œuvre que je préfère, avec l’Incoronazione di Poppea de Monteverdi, a pu me convaincre d’y revenir.

Où situeriez-vous, sur votre trajet de création, cette mise en scène ? Comme une réponse à des questions déjà présentes dans votre travail, une manière de les reprendre et de les creuser, ou de les déplacer ?

Mon trajet de chorégraphe depuis les années 1980 est en relation avec la musique de toutes les époques, excepté la musique romantique, le XIXe siècle que j’évite. Je suis revenue, en 2010, à une musique ancienne datant de la fin du XIVe, l’Ars subtilior, dans un diptyque En atendant [avec un seul t, pour respecter l’orthographe de l’époque, NDLR] et Cesena. Mais j’ai aussi créé Vortex temporum, sur une partition du compositeur contemporain Gérard Grisey. Parce qu’elle livre la trame du temps, la musique est au départ de l’écriture chorégraphique. Aborder Così fan tutte, une œuvre clé dans l’histoire de la musique et celle que je préfère de Mozart, n’en a pas moins constitué un défi immense. Il s’agissait de donner corps aux mouvements physiques et émotionnels qui traversent cet opéra ; de rendre claire, lisible, une trame narrative complexe trop souvent traitée – à tort me semble-t-il – avec un certain dédain ; de manifester le génie de Mozart qui, par l’écart entre le texte et la musique, ouvre des profondeurs rarement atteintes et révèle des dimensions insoupçonnées : ici il parvient à rendre l’humain divin et le divin profondément humain, ce qui n’existe ailleurs que chez Bach.

La musique livre la trame du temps. Elle est au départ de l’écriture chorégraphique.

Vous avez fait le choix de l’abstraction et de la géométrie : une scène vide sans décors ; des figures au sol. Pourquoi ?

Dans toutes mes chorégraphies l’espace reste vide. J’ai de l’aversion pour la dépense d’argent et de temps qu’implique le transport des décors sur une scène de théâtre. Depuis la fin de ma résidence au théâtre de la Monnaie, dans mon travail en collaboration avec Ann Veronica Janssens et Michel François, puis avec Jan Versweyveld, [sa collaboration avec ce dernier remonte à 1997 et se poursuit jusqu’à Così fan tutte, NDLR] qui créent des décors abstraits en jouant de la lumière et de la géométrie des espaces, j’aime écrire sur cet espace de la scène laissé nu. La nouveauté, dans la mise en scène de Così fan tutte, c’est le choix de la blancheur, de la brillance, d’un décor uniquement dessiné par la couleur des costumes et les corps sur scène. Il ne s’agit pas d’une blancheur clinique mais d’un moyen d’exprimer légèreté et transparence.

Comment avez-vous pensé le couple formé en scène par un chanteur toujours doublé d’un danseur ?

L’un des plus grands défis à relever était d’éviter que ce dédoublement n’apparaisse comme purement redondant et illustratif. Il s’agissait que la danse donne à entendre la musique autrement, qu’elle dise l’espace qu’il y a entre elle et le texte. La danse doit mettre en évidence et en relief le mouvement présent dans la musique mais pas toujours visible, lisible. J’ai adopté le formalisme propre aux concerts, celui du demi-cercle à partager avec le public. Un chanteur est placé à côté de son danseur, avec une symétrie entre le côté des hommes et celui des femmes, mais un déplacement de Despina du côté des hommes, et de Don Alfonso du côté des femmes. J’ai unifié, par un langage physique très codifié, le groupe des chanteurs : ils ne font que de légers mouvements. Mais excepté ces quelques partis pris il n’y a aucun effet de système dans la relation du chanteur à son danseur : elle varie selon les scènes.

Diriez-vous que cette œuvre musicale, par son architecture, parvient à clarifier nos émotions les plus troubles, les plus confuses ?

Oui, je crois que c’est vrai. J’en veux pour exemple, entre autres, l’accord en dissonance, entre 4 notes, créé sur le mot désir dans l’air «Soave sia il vento». Il est une expression tant de l’intensité que de la complexité et de la discordance de ce que les jeunes gens vivent et éprouvent à ce moment-là. Plus généralement, c’est l’organisation du temps, l’espace harmonique, la matière du texte et le rythme qui sont remplis de tensions de ce type. La grandeur de Così fan tutte, que j’ai découvert il y a trente-cinq ans, puis étudié et écouté en détail – tout comme Don Giovanni – tient à cela. Cette œuvre, qui m’a accompagnée pendant si longtemps avant que je la mette en scène, a inspiré la réflexion que je mène sur les relations de la danse à la musique depuis mes débuts.

 

Così fan Tutte

Du 12.09 au 21.10. Palais Garnier. Place de l’Opéra, Paris. Tél. +33 (0)1 71 25 24 23.

www.operadeparis.fr

© Anne Teresa de Keersmaeker

Agenda

Così fan tutte

Du 12.09 au 21.10.2017

Palais Garnier. Place de l’Opéra, Paris. Tél. +33 (0)1 71 25 24 23.

www.operadeparis.fr

Saillard, carthographe, exposition

Article suivant

Le cartographe