Edito

Dire Paris, lorsqu’on y vit, qu’on y aime, qu’on y respire, est un exercice hors du commun. Il nécessite de se décaler, de quelques millimètres, pour se sentir en départ, alors que la géographie voudrait faire croire qu’elle est immobile. Paris est alors une matière d’infini, qui se plie à tous les imaginaires, à toutes les lectures, à tous les voyages. Une mosaïque dont on entrevoit, à mesure que l’on y plonge, l’immensité possible des ailleurs.

Aude Revier

La carte postale de Playground Paris

Graphiste attiré par les typographies et l’illustration, sa plume digitale croque les gens ou anime des objets sur de courtes boucles temporelles. Son mot pour résumer Paris : terrasse, où dessiner et refaire le monde entre amis. Ce mois-ci, clin d’œil sur ses habitants, prêts à partir en vacances.

Intimes sensations

Texte Claude Eveno

Jardin du Luxembourg, samedi 15h, 28oC à l’ombre – une ombre rare où s’entassent les chaises vertes estampillées par le Sénat, propriétaire des lieux. Beaucoup de monde, et ce sera pire dans une heure ou deux, après les repas qui s’éternisent sur les terrasses bondées du quartier. L’homme seul a réussi à s’asseoir un peu à l’écart des chaises agglutinées, pour lire un livre dans une quiétude relative. Le bruit étouffé des conversations se mêle aux chants d’oiseaux et aux cris d’enfants. L’homme seul aime ça, cette musique du jardin, composée de sons vivants, des souffles d’air qui passent à travers des feuilles et des gorges humaines ou animales. C’est comme une bande-son de ce qu’il lit, à peine audible derrière les mots prononcés par les personnages de roman, qu’il croit entendre aussi. L’homme seul fait son cinéma intime, ainsi qu’à chacune de ses après-midi au jardin, son livre est une suite de plans-séquences où les silhouettes romanesques semblent venir à lui, tournant autour de sa chaise immobile et de son corps posé dans l’ombre calme. Les gens passent lentement, discrètement, peut-être se sentent-ils obligés d’adopter des attitudes dictées par la civilité bourgeoise du second Empire, comme si le dessin des pelouses et des parterres, choisi en ce temps-là, enseignait encore les «bonnes manières». L’homme seul ressent une joie à le penser en voyant les touristes en tenue de touriste baisser le ton dans les allées haussmanniennes, glissant doucement leurs langues étrangères dans la masse sonore du jardin, de plus en plus musicale avec ces affleurements de solistes inattendus sur la basse continue du vent, des chants et des cris. L’ambiance est fragile, l’homme seul en est d’autant plus conscient que soudain face à lui, de l’autre côté de l’allée, deux femmes viennent de s’asseoir en ouvrant le haut-parleur d’un téléphone pour une conversation dont il ne veut rien savoir. Le son métallique a envahi d’un coup l’ombre calme, les endormis ont sursauté, les lecteurs ont levé la tête, plus rien n’est possible de ce qu’étaient venus chercher les uns et les autres. L’homme seul proteste, on lui répond «droits et libertés», il réplique «égards, politesse, harmonie» et sa colère éclate devant la surdité des deux obtuses, incapables de partager dans un chuchotement l’atmosphère du jardin, incapables d’être là dans la compagnie des Parisiens à l’arrêt quelques heures ou seulement quelques minutes sous les arbres, avant de repartir s’affairer dans les méandres bruyants de la grande ville.