Kunihiko Moriguchi, machiya

"C’est un
homme terrible"

Le maître devant sa machiya, maison de ville traditionnelle où il vit et travaille.

Kimono, soie, obi

Kimono en soie et obi présentés au MoMAK.

machiya, Japon

Kunihiko Moriguchi travaille l’étoffe tendue dans son atelier.

teinture, yûzen, pinceaux

La teinture yûzen nécessite de nombreux pinceaux et brosses pour les différentes étapes de fabrication.

étoffe, atelier, Kimono

Kunihiko Moriguchi travaille l’étoffe tendue dans son atelier.

Kunihiko Moriguchi, Maison, Pinceaux

Kunihiko Moriguchi travaille l’étoffe tendue dans son atelier.

art, master, Cleef & Arpels
mastery of an art: van cleef & arpels – high jewelry and japanese crafts

Trésor national vivant, Kunihiko Moriguchi a bouleversé la technique traditionnelle de teinture yûzen en la frottant à l’abstraction de son propre imaginaire, façonné à Paris. On le retrouve à Kyoto, alors qu’une exposition explore les liens entre les métiers d’art japonais et français, illustrés par les créations de la maison Van Cleef & Arpels.

Surtout, commencez ainsi : C’est un homme terrible !» lance Monsieur Moriguchi dans un éclat de rire de jeune homme, en tapotant le carnet de notes sur la table de la salle à manger. Le petit jardin intérieur de la maison s’imprègne d’une nuit pleine et bleue. Le français est parfait, le grondement des «r» aussi net qu’un torrent. Monsieur Moriguchi a le français dans la peau. Ou, plutôt, dans la peau de ses souvenirs, de sa jeunesse, de son éducation, de ses émotions. Alors que sa vie, la plus longue partie de sa vie, s’est écrite sur son île natale, à Kyoto, le Trésor national vivant est rattrapé par l’écho des passerelles tendues à 20 ans, quand son œil se forgeait aux Arts décoratifs de Paris et que Balthus le prenait sous son aile. Le voici extrayant un projet de tasse pour la manufacture de Sèvres : il la tire délicatement de sa boîte, elle-même descendue d’un placard haut perché. Le corps de la tasse et la soucoupe jouent de géométries, un «grainelé» – il faut inventer un mot pour le décrire – encore jamais vu. La modernité du motif rappelle la joie dansante des sillons imprimés du groupe Memphis, mais comme dessinés au microscope, pour un timbre-poste.

Voilà peut-être ce qui pourrait le mieux résumer le travail de Monsieur Moriguchi, la précision infinitésimale et séculaire du geste, mêlée à la contemporanéité de la forme. Et c’est ce geste et cette vision a priori antinomiques qui dialoguent au-delà des océans, lorsque Monsieur Moriguchi songe à Paris. Car les métiers d’art japonais ont cette caisse de résonance commune avec l’Hexagone, la conjugaison de tous les temps : l’héritage technique, l’ancrage présent de l’objet, et son inscription dans un futur jamais démodé. Le Musée d’art moderne de Kyoto en a fait le constat. Qui de convier le joaillier parisien Van Cleef & Arpels à présenter 267 de ses plus belles pièces patrimoniales, pour les faire résonner avec des objets japonais créés depuis deux siècles. Les frontières se brouillent : le corps d’une carpe, génie de flexibilité, conçue à la fin du XIXe siècle par Takase Kozan, toise un collier Zip à pampilles ; le serti mystérieux d’un coquillage joufflu défie un trompe-l’œil de fruits taillés dans l’ivoire, création d’Ando Rokuzan au début du XXe siècle. Surgit alors, dans la pénombre orchestrée par l’architecte Sou Fujimoto, l’une des créations de Monsieur Moriguchi : Reflet de neige, un kimono noir et blanc, parcouru d’un cannage dégradé, comme un semis d’éoliennes. Sur les traits d’union précis ayant généré chacun de ces dialogues, entre bijoux, paravents, vases ou poudriers, le commissaire d’exposition, Monsieur Matsubara, préfère flouter les contours. Il s’agit «d’inviter les gens à porter un regard différent» sur les arts décoratifs. À leur charge, donc, d’en donner leur propre lecture. Monsieur Moriguchi n’est pas plus disert. Tout au plus admet-il que son travail vise à «rendre les femmes belles», comme le bijou.

«Rendre les femmes belles», c’est ce que disent aussi les gens de mode occidentaux, en traçant des silhouettes ou des gouachés de parures. Mais ici, l’antichambre du vêtement ne ressemble en rien à ces croquis. Les esquisses de Monsieur Moriguchi prennent forme à plat. Les dessins s’alignent au-dessus de son petit bureau, à l’étage de la maison. Des kimonos comme allongés sur le papier, sur lesquels il joue de la règle, du compas et de l’équerre pour atteindre le motif qui prendra le mieux vie autour du corps. Il faut se projeter dans le porté, calculer, composer, pencher les parallèles pour qu’elles s’égayent en tourbillons. «Je suis le premier créateur, mais la femme qui porte le kimono en est le second. C’est elle qui choisira son obi ou le bijou de sa ceinture. Et très curieusement, mes travaux vont très bien avec des choses très anciennes.» Car sur les kimonos de Monsieur Moriguchi, ce sont les lignes d’un losange dégradé ou la répétition d’un carré que l’on explore. La figuration telle que l’exerçait son père, lui aussi peintre yûzen sur kimono, n’est plus. Ses créations chahutent la rétine, remettent en question les perspectives, se dotent de noms aussi nébuleux que Quand danse la neige ou Évolution de cadre. Mais ses kimonos ont aussi autre chose. Ils frémissent. D’une matière impalpable et vibrante, jouant d’infinies nuances pour couvrir la surface de soie, comme le ferait un «serti neige» de joaillier. En guise de pierres précieuses, des points de couleur, aux formes irrégulières, obtenus par la teinture en réserve. Il aura fallu, pour cela, passer de longues heures à tracer les géométries sur l’étoffe, tendue par des arcs de bambou, puis parsemer des milliers de perles d’une pâte à base de riz qui se colleront au tissu. Il aura fallu, ensuite, passer la couleur au pinceau. Puis enlever la pâte, pour voir soudain les motifs se découvrir, grâce aux pigments, entre jeux de vides et jeux de pleins.

Les pigments, Monsieur Moriguchi semble avoir grandi avec. Lorsque son père, amoureux du rose, traçait des fleurs de cerisier, il en cherchait la perfection chromatique sur des chutes d’étoffes, respectueusement conservées dans l’atelier, mêlées aux essais actuels du fils. «Quand le graphisme est en train de naître, c’est la couleur qui vient à moi. Je fais de nombreux tests, j’ai besoin de créer la couleur pour avancer.» Il y a bien sûr des teintes préférées. Le noir, qu’il compose de trois nuances sombres, et qui contraste si merveilleusement avec les peaux pâles. Le jaune, aussi. La couleur, respirée dans la lumière de Marseille, lorsqu’il y débarque en 1963, avant de rejoindre Paris et Balthus. La couleur, dont il baigne ses yeux en découvrant la peinture italienne à la Villa Médicis, à Rome, dont Balthus est alors directeur. Le peintre le convainc de reprendre le chemin de son père, d’accepter son héritage et son identité, de troquer la bohème parisienne pour l’esthétique rigoureuse du kimono. Le jeune Kunihiko Moriguchi glisse lentement, inconsciemment, vers son destin. Un jour de décembre, alors que Balthus et son épouse Setsuko ont quitté la Villa Médicis pour Noël, le jeune homme s’arrête à la fenêtre. Depuis la tour de la chambre turque, où il séjourne, il contemple les hirondelles, «qui font des entraînements avant de traverser la Méditerranée». «C’était un très beau paysage, une masse chorégraphiée, une peinture abstraite, qui commençait à me préparer au retour. Il m’était impossible de dire au revoir. Je suis parti, pour rejoindre mon père.» Kunihiko Moriguchi s’est courbé à son tour sur l’étoffe, cherchant peu à peu son monde à lui, loin des fleurs paternelles. Aujourd’hui les hirondelles sont toujours là, quelque part, cachées dans les rébus de la soie.

Mastery of an Art: Van Cleef & Arpels – High Jewelry and Japanese Crafts

Jusqu’au 6 août. MoMAK. 26-1, Okazaki Enshoji-cho, Sakyo-ku, Kyoto.

www.momak.go.jp

Agenda

Mastery of an art: van cleef & arpels – high jewelry and japanese crafts

Jusqu’au 06.08.2017

MoMAK. 26-1, Okazaki Enshoji-cho, Sakyo-ku, Kyoto.

www.palazzocontarinipolignac.com

Peter Bellerby, atelier

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