Beth, eyes, chant

L’ange et la beth

Alligator, tatouage
beth, assistant
Beth Ditto et son assistant personnel, John Srednicki, dont elle ne se sépare jamais.

Malicieuse et impétueuse, l’ex-chanteuse de Gossip, Beth Ditto, sort son premier album solo. Rencontre avec une icône libre et engagée.

Une suite d’hôtel envahie de vêtements au-dessus des jardins des Tuileries. Beth Ditto entre – ou plutôt, fait une entrée : frange noir corbeau, eye-liner appuyé, caftan noir ondoyant autour d’un jean skinny et deux mignons petons nus et plissés, comme restés en enfance. Beth a beau produire des mines bettyboopesques pour amuser la galerie, la timidité – adorable – pondère l’exubérance. La star est du genre oxymore humain : délicate et bigger than life, charismatique et bonne fille. Après dix-sept ans au sein du groupe de grunge Gossip, la chanteuse américaine sort son premier album solo. Voix voluptueuse et teigneuse, pour aguicher et punir, moitié Aretha Franklin, moitié Joan Jett. Registre intime. Amour et séduction. L’album s’intitule Fake Sugar. Du sucre, à dose minimale dans un disque poivré.

Ce Fake Sugar, le faux sucre, promet une mise en garde contre les succédanés, les tromperies sur la marchandise qui abondent ?

J’aime le sucre et l’amour, mais je n’aime pas le baratin ! Personne ne supporte le mensonge, à l’échelle collective ou individuelle. J’avoue ma peur face à ce qui nous menace tous aujourd’hui : la manipulation…

Vous faites rimer savoir-faire et love affair. À quoi se rapporte ce fameux savoir-faire, prononcé en français dans une chanson ?

À la France ! À votre passion pour l’excellence, le labeur, la chose bien faite, ciselée, bien finie, l’artisanat humble ou luxueux, la nourriture incroyable, l’art ! J’aime le travail manuel, j’éprouve une grande admiration pour ceux qui font de leurs mains, embellissent, cherchent toujours le beau. En France, mon ami Jean-Paul Gaultier dessine et réalise de merveilleux vêtements de haute couture depuis toujours. Des heures et des aiguilles. C’est ça le savoir-faire.

Dans Les hommes préfèrent les blondes (1953), Marilyn Monroe et Jane Russell chantent «We’re just two little girls from Little Rock, we lived on the wrong side of the tracks». Vous êtes née, vous aussi, du mauvais côté des rails ?

J’ai grandi en Arkansas, dans le sud des États-Unis, dans les années 1980. Mon trou natal comportait d’ailleurs un vieux dépôt ferroviaire abandonné... C’était la vraie dèche. Mais on se tenait chaud. Disons que ce passé aide à relativiser et à garder les pieds sur terre.

Vous décrivez une sociologie qu’on retrouve dans les photos prises par Walker Evans pendant la Grande Dépression.

Aaaaah (râle extatique et goguenard) exactement ! On était les «white trash», les petits blancs laissés pour compte, mais ma mère m’a toujours dit : «Ok, on est pauvres, mais on n’est pas obligés de ressembler à des épaves. Nous serons propres ! Nous serons dignes ! Et nous serons éduqués.» J’achetais des vieilles cassettes de musique au supermarché Walmart : plus les groupes étaient vieux, moins c’était cher. Je me suis bricolé une culture musicale sur le tas.

Qui vous a inspirée, alertée, réveillée ? C’est une femme en colère qui chante en 2006 l’hymne d’une génération, «Standing in the way of control» ?

J’ai vaguement entendu parler de Simone de Beauvoir, dont j’ai vu un jour une photo en jupe et cravate. Je sais qu’elle a été une pionnière, mais ce sont les Riot Grrrls qui m’ont mise sur la voie du féminisme et de la créativité quand je les ai découvertes au milieu des années 1990. Elles faisaient du punk-rock rageur et de la politique, elles étaient en colère contre l’oppression masculine. Elles me ressemblaient, avec moins de kilos. De Bikini Kill et Le Tigre à Sleater-Kinney, ces chanteuses ont interrogé la place des femmes dans la musique et dans la société. Elles sont fondatrices.

Germaine Greer, figure du féminisme mondial, vous a qualifiée en 2007 de «femme la plus cool de la planète», après que vous avez posé nue en couverture du magazine NME. Deux ans plus tard, vous avez recommencé. Pas peur des courants d’air ?

Je suis homosexuelle depuis mes 15 ans, punk dans l’âme, et grosse depuis ma naissance. Je suis fondamentalement à l’aise avec mon corps. Cela allait de soi.

Une façon d’interroger frontalement les normes esthétiques ?

Je hais le matérialisme ! C’est contradictoire parce que je suis une folle de shopping, de mode, de vêtements, mais le matérialisme doublé de conformisme est un poison. La mode est créative, permet aux filles d’exprimer leur personnalité profonde, tandis que le diktat de la minceur est une prison.

Kunihiko Moriguchi, machiya

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