Edito

Il y a de la magie dans l’idée aérienne de cette masse que l’on soulève, que l’on élève, qui nous envole. «Lever l’ancre», comme un geste délesté, une parabole vidée de gravité. Les épaules allégées, relâchées. La raideur de la roche, alors poncée, assouplie, chercherait presque à s’évaporer, en un sfumato pensif. Et de cet instant, hors du temps, naît l’intrigante puissance du mouvement.

Aude Revier

La carte postale de Nicolas Lefebvre

Sous ses doigts de graphiste voyageur, encres et crayons de couleur révèlent de «petites machines illustrées», des dessins atmosphériques – artiste, il manie aussi photo et vidéo. Ce mois-ci, clin d’œil à une mosaïque du palais de Cnossos (Crète) : des dauphins semblent nager dans le ciel.

Lever l’ancre

Texte

Ce que j’aime, plus que le voyage, c’est le point d’arrivée, le moment où je jette l’ancre pour accrocher une idée. Lever l’ancre est une espérance, la jeter est un but ; entre les deux, un temps bienvenu qui permet de m’ouvrir aux autres – surtout pendant les longs trajets, les vols courts refrénant l’amabilité –, pour bavarder avec un chanteur d’opéra, une mathématicienne, un astronome, alors que je suis parfumeur.

Il y a peu d’années, j’appareillai pour la Chine afin de créer un Jardin. Un ami peintre chinois m’attendait à Beijing pour me guider. Quant à savoir s’il fallait que le parfum sente effectivement les jardins chinois, la question n’avait guère d’importance. Je ne visais pas une vérité,
il s’agissait davantage d’user librement d’artifices – le parfum est une explosion d’artifices – et de parler de quelque chose que j’aimais, qui m’était personnel : une composition à partir d’un affect de la Chine, une représentation émotive et imagée de ses jardins et de ce pays. 

À l’évidence, chaque jardin représente une nation, à tout le moins une forme de pensée d’une nation. En Chine, ils sont aménagés de pièces d’eau, avec de faux étangs, de faux ruisseaux et de fausses montagnes en roche vraie, parce que la montagne et l’eau jouent un rôle prédominant dans la cosmologie. Les chemins sont sinueux (les mauvais esprits allant toujours tout droit, seule une forme tortueuse peut les arrêter) et destinés à la méditation, à la flânerie ; la multiplicité des points de vue y joue un rôle essentiel. À ce titre, les pavillons qui longent les parcours ont des fenêtres ouvertes – rondes, carrées ou en forme d’éventail – qui guident avec précision le regard du flâneur vers un bosquet, la forme d’un rocher, le reflet d’un étang. Les odeurs, but de mon voyage et que les Chinois disent écouter, étaient peu présentes ; l’ensemble végétal comprenant peu de fleurs, à l’exception des massifs de pivoines. Hors des murs, dans les villes, des pots de menthe s’exposaient aux fenêtres ; quant au jasmin, il était tellement présent dans leur quotidien que les Chinois l’avaient décliné en pastilles au jasmin (artificiel).

L’eau, le ruisseau, le rocher, la menthe, le jasmin se retrouveront dans le Jardin, mais le parfum reposera principalement sur une trame narrative, un récit que j’inventais sur place, à la façon d’un vieux conte chinois. L’idée était jetée sur le papier, il me restait à lever l’ancre et à espérer.