Edito

Enjamber une barrière à saute-mouton, croquer quelques douceurs aux airs d’agates, de caramels et d’arcs-en-ciel, s’autoriser un lèche-vitrines à chat perché, tourner un colin-maillard en rond-point, chercher le ciel d’une marelle cachée dans les pavés. Avec ses règles et ses jubilations, la rue veut sans cesse jouer. Comme une immense récréation, marquée au sol et sans filet. Il suffisait juste de s’en souvenir et… de se laisser prendre au jeu.

Aude Revier

La carte postale de Bianca Argimon

Plume ou crayons 100% pigment, papier et découpages guident ses dessins contemporains, empreints de fiction et d’humour. Pour cette artiste – voyageuse n’aimant que l’immersion –, travailler c’est jouer, et jouer, garder la magie de l’enfance, esquiver le quotidien. Ce mois-ci, clin d’œil d’une Égypte imaginée.

Incarner n’est pas jouer

Texte Daniel Mesguich

De deux pièces de bois disjointes, on dit qu’elles jouent entre elles. Qu’en elles il y a du jeu.On dit aussi, alors, qu’il y a là un jour. Qu’elles laissent passer le jour.Et sans doute n’est-ce jamais autre chose que fait l’acteur, ce porteur de lumière, ce Lucifer de l’écriture. Car, non, l’acteur, quand il joue, n’entre pas, comme on dit, «dans la peau du personnage» ; non, il ne l’«incarne» pas. Pour cela, il eût fallu, d’abord, que ce personnage existât avant lui déjà. Puis, qu’il fût comme quelque personne véritable, mais à qui manquerait… la chair ! Enfin, que – donc – par quelque opération abominable, dont, pour ma part, je ne saurais imaginer sans effroi l’insoutenable spectacle – parmi je ne sais quel écœurant tumulte de cartilages et d’os broyés, d’immondes glouglous de crevaison de veines et d’artères, d’insistants sifflements de succion de centaines de nerfs cisaillés cherchant, vermicelles vivants et fous, à se reconnecter à l’inconnectable –, l’acteur lui prêtât la sienne ! Non, ce personnage, s’il existe – et sans doute pourra-t-on dire, après coup, qu’il existe –, ce n’est que de ce qu’on le joue. Ce n’est, plutôt, que de ce qu’on joue (et qu’on se joue de) l’encre qui court dans ses veines. Ce n’est que de ce qu’un acteur porte le jour dans la nuit de l’encrier, dont ce texte est issu. Tout ce que peut dire le texte (non pas ce qu’il «veut dire», mais bien ce qu’il peut dire, c’est-à-dire tout ce que nous pouvons, nous, dire à travers lui, grâce à lui, et jusqu’aux sens les plus improbables, les plus minoritaires), l’acteur a pour tâche de le dire. De le jouer. Cette tâche est une responsabilité, mais ludique, mais non laborieuse : dans le lexique des acteurs, travailler et jouer sont synonymes.