VARDA / JR
yeux dans les yeux

VARDA / JR

Ryoko Sekiguchi, écrivain et traductrice, au restaurant Botanique, 71, rue de la Folie-Méricourt.

Ryoko Sekiguchi, writer and translator, in the restaurant Botanique, at 71, rue de la Folie-Méricourt.

Agnès Varda avec JR dans son camion photographique.

Agnès Varda et JR, devant les ouvriers de l’usine Arkema.

Ensemble,  la cinéaste et l’artiste  ont sillonné la France  à la rencontre d’images.  Ils rapportent de ces pérégrinations  un film à deux voix,  quatre mains. 

C’est un film sur les mille et un visages de la France. C’est aussi une histoire d’amitié. Entre une réalisatrice de 88 ans, Agnès Varda, et un artiste de 34 ans, JR. Agnès Varda a introduit dans le champ du cinéma français ces vagabonds du hors-champs que sont les glaneurs, les squatteurs, les graffeurs... JR tend aux anonymes un miroir plus grand que nature en leur offrant une place monumentale sur les murs des villes. De juillet 2015 à octobre 2016, ces deux âmes buissonnières ont traversé la France du nord au sud, multipliant les équipées dans un camion photographique qui permet à chacun d’obtenir instantanément son portrait. Agnès Varda et JR ont rencontré des paysans, des ouvriers, des enfants, des veuves, des facteurs. Ils se sont rencontrés aussi, approfondissant au fil des jours une œuvre commune sertie de poésie, d’humour et d’un réjouissant esprit de résistance à la morosité des temps présents.

Quelle était l’idée de départ du film ?

Agnès Varda L’idée est très simple : voyager ensemble, parcourir une France rurale que JR ne connaît pas puisqu’il pratique d’habitude un art urbain, et partir, sans scénario préétabli, à la rencontre des lieux et des gens.

L’une de vos rencontres, le facteur de Bonnieux, est très révélatrice de la façon dont vous avez harmonisé vos univers…

AV Oui, moi, j’envoie des lettres et des cartes postales. JR, lui, est dans le réseau. Quand il poste quelque chose, il reçoit aussitôt des milliers de like. Je lui ai dit : «Tu as des milliers d’amis sur le web, eh bien moi je vais te faire rencontrer un vrai facteur !» Très vite, il a eu envie de faire de ce facteur du Luberon un héros en s’emparant d’une photo que j’avais prise de lui il y a quelques années et en tirant ce portrait en grand pour le coller au mur de son village. Ce glissement et ces échanges, c’est le fondement de notre projet.

À propos de rencontres toujours, il y a celle avec Janine, qui met en lumière une France des corons en voie d’extinction.

AV On voulait se rendre dans le Nord. On est allés à Bruay-la-Buissière, un village du Pas-de-Calais…

JR … et on est tombés sur un quartier de corons qui allait être détruit, et sur Janine qui était seule dans cette rue, la dernière à résister…

AV … et on l’a aimée tout de suite…

JR … du coup, on a fait son portrait et on l’a collé sur sa maison. On a aussi récupéré des archives photo de tous les mineurs de la région et on a tiré ces images pour les placarder sur toutes les façades de la rue, comme ça Janine est au milieu de sa communauté disparue.

À travers votre double vision, n’y a-t-il pas le projet de faire le portrait d’une certaine France ?

JR On traverse la France en effet, mais le projet a une dimension plus affective et personnelle.

Pourtant, si affectif et poétique soit-il, votre film prend parfois une dimension sinon activiste, du moins engagée en faveur de tous ceux qui n’ont pas le droit à la parole.

JR Notre démarche d’artiste est par essence politique : le fait d’aller vers des anonymes, de les anoblir en les rendant plus grands que nature… Mais ce sont des choses que l’on fait intuitivement. Et puis, vous oubliez qu’il existe aussi dans le film une toute autre dimension qui est liée à la question du regard. D’abord parce qu’Agnès m’en veut beaucoup de garder mes lunettes noires ! Ensuite, parce que de mon côté, je l’aide à documenter le plus de choses avant qu’elle ne perde la vue.

AV JR, tu exagères, je n’aime pas parler de mes yeux déficients…

JR Oui, mais il faut en parler tout de même car c’est, en filigrane, le vrai sujet du film. Il s’agit de partir dans tous ces lieux et de sauver le plus d’images avant que tout ne s’efface pour toi. Pour moi, cette histoire structure davantage le film que le fait de parcourir ensemble la France en camionnette.

AV Je ne vois pas le film comme ça !

Si je comprends bien, vous n’êtes pas d’accord sur le sujet du film ?

AV Pour moi, c’est un voyage de deux personnes qui font des rencontres, récoltent des portraits, des paroles et des impressions.

JR En ce qui me concerne, mon ambition a été d’essayer de voir à travers les yeux d’Agnès, soit en attrapant des images qu’elle voit floues désormais, soit en l’aidant à réaliser des images qu’elle a en tête. C’est un film à quatre yeux en quelque sorte.

Il y a une scène très drôle où vous, JR, vous photographiez les yeux, les mains, les pieds d’Agnès…

JR Au départ, je voulais juste photographier ses yeux. Et puis j’ai continué avec ses mains, ses oreilles, ses doigts de pieds… De fil en aiguille, j’ai eu envie de faire voyager tous ces fragments d’Agnès dans des endroits où elle n’ira plus jamais. On a affrété un train sur lequel on a collé toutes ces photos d’elle «en pièces détachées» et ce train va voyager dans toute la France.

À vous voir ensemble, on a le sentiment qu’un lien filial s’est noué entre vous. La vraie famille est-elle celle que l’on se crée ?

AV C’est vrai, on est devenus famille. J’aime sa grand-mère, j’aime sa compagne. Ce qui compte, ce sont les familles de cœur.

Qu’est-ce qui vous agace le plus chez l’autre ?

AV Sa façon de me filmer tout le temps avec sa petite caméra, quand je mange, quand je me frotte les yeux… Ça m’énerve !

JR Agnès balance des grands coups dans ma caméra quand je l’agace trop, et ça m’agace ! Mais parfois, elle se prend au jeu et nous avons réalisé plein d’Instagrams rigolos. Tu te souviens, Agnès, de la photo où on s’est déguisés en cosmonautes ?

AV Vous voyez, on est aériens parfois.

 

Visages, villages © Agnès Varda - JR - Ciné-Tamaris / Social Animals 2016

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VISAGES, VILLAGES

En salles le 28 juin 2017.

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