Parfums de famille

Et si les odeurs et les senteurs se transmettaient aux enfants comme une belle bâtisse de bord de mer, un album de souvenirs ou même… un secret ?

Les psys les ont baptisés les fragrant flashbacks. Ces empreintes odorantes qui illustrent à merveille, à l’image de la fameuse madeleine de Marcel Proust réveillant «l’édifice immense du souvenir», l’intimité du lien entre mémoire, odorat et enfance. Puisque l’homme est un animal olfactif, chacun d’entre nous porte en lui un peu de ces effluves familiaux attachés le plus souvent (pas toujours) à un moment délicieux : l’odeur des livres gonflés de sable et de crème solaire de la maison de vacances d’Arcachon, celle très légèrement sucrée, de sève et de mousse, du sapin de Noël, l’arôme si réconfortant de la tarte aux prunes de la grand-mère ou encore de la poudre de riz qui imprégnait les vêtements d’une maman à la sortie de l’école… Tous ces souvenirs autobiographiques constituent à la longue un patrimoine olfactif familial ; ils vont décider de nos appétences sensorielles et des senteurs que nous aurons dans la peau. On constate qu’il est des familles où le parfum se donne d’ailleurs comme un trésor précieux. Ce qu’on lègue alors est davantage une affinité à une marque qu’à un flacon en particulier. On peut être, selon les lignages, d’inclination Chanel, Guerlain ou Serge Lutens, de mère en fille ou de père en fils. Même chose pour Hermès, autre repère patrimonial qui s’offre en partage à sa descendance.

Héritages réinventés

«Dans un monde régi par l’éphémère, tout ce qui est consécration d’une mémoire, d’un patrimoine, est fondamental : il permet de réintroduire de l’intemporalité là où il n’y en a plus. C’est ce que réussit à faire le parfum !», analyse Pierre Bisseuil, directeur de recherche à l’agence Peclers. Et pourquoi pas perpétuer une esthétique olfactive ? «J’aime les chypres comme ma mère» entend-on parfois. «Un papa qui a porté Eau Sauvage (Dior) peut transmettre à sa fille le goût de Mûre et Musc (L’Artisan Parfumeur)», analyse Aurélie Dematons, consultante en parfum. Dans certaines familles, on lègue ainsi l’amour du vétiver, de l’iris ou celui, plus régressif, de la vanille, on éduque, on initie ses enfants à ces délicatesses-là, à la beauté des matières premières. Pendant des décennies, une fragrance comme Habit Rouge (Guerlain) se «passait» de père en fils, à la manière d’une bonne vieille paire de Church’s (trente ans plus tard, Héritage assumera totalement ce désir de transmission). Chez les femmes, en revanche, on note une sorte de tabou à l’idée de s’inscrire dans le sillage de sa mère. C’est la raison pour laquelle les maisons de parfum patrimoniales remixent leurs classiques pour qu’ils séduisent la génération suivante sans exclure la précédente. «Ma mère portait Empreinte de Courrèges et m’a offert un jour Courrèges In Blue», confirme Aurélie Dematons. On a pu voir récemment le cas du N°5 L’Eau, version revue et corrigée du chef-d’œuvre des années 1920 de Chanel. Cette appartenance à un même clan peut même définir un axe de communication, comme le fait Azzaro avec Chrome, où une lignée (le père, le fils et le petit-fils) communie autour d’une odeur universelle, une fraîcheur singulière (accord de gingembre, de thé et de notes marines) qui dure longtemps sur la peau et traverse allègrement les années.

Mais la notion d’héritage olfactif peut aussi passer parfois par le sourcing. Depuis 1987, Chanel a lié un partenariat avec la famille Mul (filiation là encore, avec ses cinq générations consacrées à la culture des fleurs à parfum) lui garantissant l’achat de la totalité de la production, afin de produire son fameux extrait de N°5. La préservation d’un patrimoine, et ce souci de transmettre à la descendance le nectar du nectar.

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