Ghana, l'esprit de
la terre

Cérémonie d’initiation d’une jeune fille, à Odumase-Krobo.

Marché de Kumasi, grenier au coeur du pays ashanti.

Pêcheur de Biriwa, petite ville le long de la Côte-de-l’Or.

Plage d’Anomabu, ouverte sur le golfe de Guinée

Kokou Mensa, gardien de la mémoire de Yaa Asantewaa, reine ashanti et héroïne de la lutte anticolonialiste au début du XXe siècle.

Piste de latérite

Prêtre vaudou à l’abri d’un margousier, à Akode.

Par national de Kakum, royaume des arbres et des pangolins, dans la partie méridionale du Ghana

À cheval sur l’équateur, le golfe de Guinée mord dans le continent africain comme dans une poire callipyge. Entre Côte d’Ivoire et Togo, voici Accra, la fougueuse capitale du Ghana, bordée par l’Atlantique. Que tout voyageur en quête d’intensité pose le pas en Afrique de l’Ouest. L’harmattan lui soufflera le chant du Sahara et les pensées de Victor Segalen rayonneront : «Je conçois autre et sitôt, le spectacle est savoureux. Tout l’exotisme est là.»

L'autre… L’ailleurs… La route est ici un spectacle. Une farandole humaine où défilent l’utile ou le nourricier, l’insolite comme le mirage. Derrière la vitre, les vendeurs ambulants se succèdent jusqu’à Kumasi, surgis d’une inépuisable corne d’abondance. Un ballet de couleurs et de parfums sème sa gaieté. Palettes d’œufs équilibristes, sachets de cacahuètes sucrées, ballons colorés, glaces pour oublier la chaleur… Tout vit et fourmille – une fête foraine improvisée. Un homme tire des essuie-glaces de son dos, telles les flèches d’un carquois, tandis qu’une femme en robe à paillettes rose bouffante, caraco blanc et tongs safranées se fraie un chemin entre les régimes de noix de palme qui buissonnent en hérissons. Elle porte un chignon très serré, terminé en plate-forme. Son cou a la délicatesse des grèbes. Yaya Dare, le chauffeur togolais, ne la quitte pas des yeux. Non pour sa beauté mais pour ses beignets. «En Afrique, nous avons des milliards de beignets !» rit-il. Ses préférés ? «Les meilleurs sont ceux à l’huile d’arachide ou au beurre de karité.»

Les étoffes tournoient, tissu kente tissé, batik indigo, basin africain damassé, pagne-wax hérité des Hollandais, aux nouages savants et pliages soignés. Les feuilles aussi se font drapés et, de maïs ou de banane plantain, protègent les boules de kenkey, une pâte de maïs fermentée. Pomme cannelle, corossol, petites bananes… la terre n’en finit pas de donner.

La densité du trafic ralentit l’avancée et permet de jouir du défilé. À chaque kilomètre sa saynète : là, une vendeuse de papayes avec les fruits sur la tête, taillés en pointe ; ici, un homme agite un journal ; au loin, l’appel du kuli kuli, des anneaux d’arachide frits, non sucrés, typiques de Ntonso et du territoire ashanti, riche en traditions et en or. Fumée et foule ? Promesse de vendeur de brochettes et de viande grillée ! Partout, les régimes de bananes plantains ponctuent le voyage avec une régularité de bornes romaines.

La route s’ouvre sur des collines boisées et la foule se fait moins dense. Une silhouette tend un curieux trophée – un agouti, en fait un grand aulacode, ce rongeur trapu qui fait la joie des Ghanéens. Une femme, parapluie en coupole, joue les Mary Poppins en boubou sous l’écrasante chaleur. Soudain, les longues cosses d’un flamboyant, épaves du sublime, s’ébrouent dans nos roues. Les enjoliveurs n’en continuent pas moins de tourner comme des hélices et de lancer leurs reflets argentés. Sur le bas-côté, trois chèvres trottent avec la nonchalance des insouciantes, comme si rien d’urgent n’existait.

Vivre, c’est avancer.

Une nature suspendue

Plus au sud, dans le parc national de Kakum, fin des confettis colorés. «Ici, c’est le supermarché de la pharmacopée !» sourit Samuel, le guide. L’océan vert ondule à perte de vue. Les corps nagent entre les feuillages et le soir tombe sur une cabane, érigée en haut d’un géant – edinam, un arbre tellement grand qu’on y creuse des pirogues d’un seul tenant. Le repos de la nature après la fièvre des villes ? Ce serait oublier la jungle et sa symphonie nocturne. Ligne à haute tension des insectes qui grésillent, ululement des grands-ducs ou chant nasillard des calaos rivalisent avec les cris d’alerte des mones de Campbell, des primates pas plus lourds qu’un chat des beaux quartiers, à la syntaxe élaborée. L’oiseau parleur akasanoma – la radio – ne ferait pas le poids dans ce brouhaha.

L’aube s’éveille sur les ponts de corde suspendus dans la canopée. Sept passerelles où graviter, le pas léger, à 40 m du sol. Ces ponts de singe sont portés par des kotibés, proches de l’acajou, un bois qui fournit à l’Occident ses plus belles queues de billard. «On trouve ici un millier d’arbres différents, mais, pour moi, il n’en existe que deux : les vivants et les morts», dit Samuel avec un respect sacré. On l’écoute. L’ébène croît lentement pour acquérir sa densité. Comme la sagesse. Samuel désigne ses compagnons du doigt, énumère pour chacun ses qualités : une liane, frappée, fournit des éponges, l’esa sert, lui, à fabriquer des cure-dents ou un abri, couvert de feuilles de cacaoyer. Quant au moringa, l’arbre magique, il pousse de 5 m par an. Certains géants alentour n’ont que 25 ans… Le regard s’élève, impressionné, à mille milles des bonsaïs à la beauté miniaturisée.

«Samuel, quel est ton arbre préféré ?» Il salue, au loin, un arbre au port altier : «L’acacia ombrelle (Acacia tortilis) !» On dirait la main d’un serveur dont les doigts s’évasent pour porter un plateau. «Et ton animal favori ?» Samuel s’anime : «Le pangolin ! J’adore sa façon de bouger !» Il faut imaginer une gigantesque pomme de pin à longue queue qui trottinerait dans la forêt. Irrésistible. Mais charme ne va pas sans fragilité : le pangolin est l’une des espèces les plus braconnées. Samuel parle encore d’un léopard qui reste caché, du rêve de voir passer un rollier à ventre bleu. Quand cet oiseau déploie ses ailes, on croit aux soies azurées des papillons. Il n’a de rival que le choucador, dont le plumage irivoque les perles de Tahiti.

Sur le chemin du retour, Yaya stoppe devant un tsim tsim : «Tu l’incises, le latex s’écoule. Tu le moules dans une calebasse et voilà comment les enfants se fabriquent des balles ! C’est ça l’Afrique !» Kakum s’éloigne et l’on quitte non la nature, mais une maison-mère.

Leçon de vie

La latérite des pistes poudroie de rouge les vitres et me rappelle un nuage féerique en pays ashanti, lancé dans les airs par un gardien-fétiche, au pagne bordé de cauris. À l’horizon, son souvenir tremble. Au Ghana, la terre est spiritualité. Elle nourrit le corps comme l’esprit, dans cette contrée où l’on dit que «la famille est une arme». Je repense à cet homme de Besease, Kokou Mensa, aux rides presque fossilisées. Descendant de Nana Yaa Asantewaa, l’icône des guerres contre les colons anglais, il en a gardé la fierté. À 89 ans, il tient la maison familiale, ce lieu sacré où l’on vient s’imprégner du pouvoir de Yaa Asantewaa. Les murs de boue sont peints à l’argile et la toiture en pente est en chaume de rônier, un palmier en forme d’éventail. Au centre, le nyame dua, l’arbre de Dieu, reçoit sodabi, l’alcool distillé du vin de palme, offrandes et prières. Combien de fois fut-il témoin de cette pluie d’argile, jetée par l’okomfo, le prêtre-fétiche, lors des danses, pour dissiper les mauvais esprits ?

Besease disparaît, chassé par la route entre Accra et Odumase- Krobo, la ville des perles de verre où les bouteilles brisées ressuscitent au cou des femmes. Dans le village d’Akode, deux margouillats (agama agama) se coursent sur le tronc d’un margousier (neem), sous le bec puissant d’un corbeau pie tout en plumes, et l’œil d’un prêtre vaudou. «Le soir, sous l’arbre, c’est l’heure des jeux de graines (oware) et des devinettes, lance Yaya. Une femme âgée ne va jamais au marigot, mais dans sa poterie, elle a pourtant toujours de l’eau. Pourquoi ?… (Il rit) C’est l’eau de la noix de coco !… Il y a toujours de l’eau dans la noix de coco !» Croit-il en la magie ? «Je crois en une pierre posée sur l’argent pour que les billets ne s’envolent pas.»

Si l’on demande à Yaya ce qui incarne l’esprit du Ghana, il n’hésite pas : «La danse traditionnelle, accompagnée des tambours ewe en peau de chèvre et les villages du peuple gourounsi, au Nord», avec leurs murs vernis au caroubier. Sur la route de Teshie, il dit : «Les cercueils fantaisie aussi.» Les cercueils ? Et de visiter, dans l’atelier Kane Kwei, des poissons corail d’une splendide gaieté, digne d’un manège enchanté. «Un jour, tu finis dans la dernière ville du monde… Un poisson : c’était un pêcheur ! Une chaussure ? C’était un cordonnier !» L’atelier a même réalisé un bus de 32 places et le Centre Georges Pompidou présenté cet art lors de l’exposition Magiciens de la terre.

Concevoir autre, vraiment.

C’est ça, l’Afrique !

 

L’écrivain Taiye Selasi et le Ghana

Née à Londres en 1979, cette romancière (Ghana must go, 2013), nouvelliste et photographe britannique a des racines au Nigéria et au Ghana. Après Rome, elle vit aujourd’hui à Berlin.

Quel est votre endroit favori au Ghana ?

Le restaurant du Villa Cisneros, un petit resort au bord de la Volta. Mon père est originaire de cette région. À chacune de mes visites, nous prenons la route d’Accra à Sogakope, où se trouve le Villa Cisneros, pour une tranquille balade d’une heure. Le restaurant en plein air avec vue sur le fleuve sert le meilleur tilapia grillé, fraîchement pêché.

Et à Accra ?

Pour faire une pause, La Villa Boutique Hotel. Splendide, dans une rue à l’écart de l’animation d’Osu (le Soho d’Accra). C’est une oasis verdoyante au cœur de la capitale – aux cocktails impeccables.

En dehors d’Accra ?

Le Lou Moon Lodge à Axim : la plus jolie plage et les meilleurs lieux de baignade que le pays ait à offrir.

Un artiste ou un musicien ghanéen ?

Nicole Amarteifio, une grande amie, réalisatrice et productrice d’un programme surnommé le Sex & the City africain – mais qui, de mon point de vue, est unique en son genre. An African City est une websérie brillante très suivie dans le monde entier (il en existe une version française). Poetra Asantewa est, quant à elle, une artiste d’Accra, follement talentueuse. Mêlant avec une irrévérence incroyablement rafraîchissante poésie, paroles et musique, elle redéfinit chanson après chanson la Ghanéenne du XXIe siècle. En musique, personne n’égale le guitariste Kyekyeku. En ce moment, je vis à Berlin et je suis fascinée par la Burger Highlife, musique ghanéenne traditionnelle hybride, composée par les immigrés en Allemagne à la fin des années 1970-1980. Kyekyeku s’en saisit pour nous gratifier d’albums comme j’en ai rarement entendus, alors que je suis depuis des années dans l’univers de la musique.

Lieu d’écriture

Je vis sur une chaise à bascule, entre réel et imaginaire. Quand je vois, je rêve et quand je rêve, je vois. À Kumasi, Yaya prenait son petit déjeuner, du hausa koko, une bouillie de mil au tamarin, relevée de pili-pili, accompagnée de beignets de haricots. Quand mon attention fut happée. Deux jeunes ponçaient le bois de meubles rembourrés. Au sol, les pièces gisaient, naufragées d’un invisible puzzle. Mon regard allait des gestes, posés, aux regards, concentrés. «J’aime mon métier», disait Eugène, le menuisier. J’écoutais le chant du bois qu’on ponce, m’absorbais dans la danse tranquille du pinceau qui passe le vernis. Chaque pièce rutilerait comme une pomme d’amour. Et dans ces gestes, je reconnus l’assemblage patient des mots, le délicat vernis qui irradie chaque personnage. Dans un roman, chaque phrase est un trait de lumière.

Golden Tulip Kumasi City

Kumasi : le cœur de la civilisation ashanti, le berceau de l’or. Un jardin exotique pour marcher sous les palmiers, une piscine pour nager dans les reflets du ciel, et un esprit appartement qui signe chaque chambre. Moquette claire et bois reposent de l’effervescence de la ville, tandis que le nomade, niché dans ce confort discret, s’endort l’esprit voyageur, sous les photographies du Taj Mahal ou de Tripoli. Le soir, les concerts de musique rappellent combien le Ghana aime la vie. Au matin, la savourer depuis le balcon, à rêver sur l’horizon, loin du béton.

Golden Tulip Kumasi

City Rain Tree Street, Kumasi. Tél. +233 32 208 3777.

www.goldentulipkumasicity.com/fr

Mövenpick Ambassador 
Hotel Accra

Un hall monumental où vous accueille un jus de fruit de la passion, dès la réception. Le ton est donné. Ici, chaque désir sera écouté. Et l’on peut même choisir son oreiller ! Avec ses 260 chambres et ses 6,5 ha au cœur de la capitale, le Mövenpick réussit le pari de concilier vastitude et dévouement. La piscine tend sa sérénité bleue, toute en immensité, tandis que l’étage exécutif offre un service parfait, où il fait bon surplomber Accra. Pour voyager, ne pas rater le buffet du petit déjeuner. Un tour du monde à lui seul, des moelleux beignets poudrés de pistache au sublime dal indien épicé.

Mövenpick Ambassador Hotel Accra

PMB CT 343, Cantonments Ridge, Accra. Tél. +233 30 2611 000.

www.movenpick.com

© Parko Polo / Central Illustration Agency. Map for illustration purposes only.

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Sapporo
Avant que fonde la neige

Carnet d’adresses

Mövenpick Ambassador Hotel Accra

PMB CT 343, Cantonments Ridge, Accra. Tél. +233 30 2611 000.

www.movenpick.com

Golden Tulip Kumasi

City Rain Tree Street, Kumasi. Tél. +233 32 208 3777.

www.goldentulipkumasicity.com/fr

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Cedi Beads Industry

Entre Accra et le lac Volta se trouve Odumase-Krobo, la ville qui accueillit le premier festival international des perles de verre du Ghana. Là, Nomoda Ebenizer Djaba, connu sous le nom de Cedi, transmue d’anciennes bouteilles en perles. Une alchimie-rêverie.Sur la route entre Somanya et Odumase-Krobo. Tél. +233 24 481 7457.

Artists Alliance Gallery

Croiser le plus beau crocodile de sa vie (en perles et cauris, né de l’art naturaliste yoruba), acquérir un jeu d’échecs aux pièces filiformes, évoquant L’Homme qui marche de Giacometti, rêver devant les assiettes noires comme l’ombre de l’art ashanti… Omanye House, Accra-Tema Beach Road. Tél. +233 24 525 1404.

Gallery 1957

Le meilleur des grands artistes réuni. L’art spectaculaire de Yaw Owusu avec des pièces dévaluées d’un pesewa, les peintures de Jeremiah Quarshie, Serge Attukwei Clottey et Zohra Opoku, au sein de l’enclave sereine du Kempinski Hotel. À l’heure du thé, aller se nourrir d’art !

Kempinski Hotel. PMB 66 – Ministries Gamel Abdul Nasser Avenue Ridge.

www.gallery1957.com
Carnet d'adresses

S'y rendre

www.airfrance.com

FRÉQUENCE DES VOLS

Air France dessert Accra par 3 vols hebdomadaires au départ de Paris-CDG.

KLM dessert Accra par 7 vols hebdomadaires au départ d’Amsterdam.

AÉROPORT D'ARRIVÉE

Aéroport international d’Accra-Kotoka.
À 6km.
Tél. +233 30 277 6171.

BUREAUX AIR FRANCE KLM

À l’aéroport.

Organiser son voyage

La Maison de l’Afrique, spécialiste des voyages sur le continent, vous emmène aux sources de l’Afrique noire. Un circuit de 13 jours et 11 nuits à la découverte du Ghana, mais aussi du Togo et du Bénin.

3, rue Cassette, Paris. Tél. +33 (0)1 56 81 38 29. www.maisondelafrique.fr

À LIRE

Le dernier roman policier d’Ingrid Astier Haute Voltige vient de paraître aux éditions Gallimard. Son essai Petit éloge de la nuit est actuellement en tournée au théâtre avec Pierre Richard.

Le Ravissement des innocents
de Taiye Selasi, Gallimard, coll. Du Monde entier.

à l’écrivain Taiye Selasi et à l’artiste Jeremiah Quarshie ainsi qu’à Yaya Dare et Samuel (Parc national de Kakum).