L’imperfection
(la réponse à la tyrannie de l’exquis)

Arbres vandalisés réorientés, Daniel Eatok, 2008.
Love = Love 10, Kent Rogowski, 2006-2008.

Sans titre, Erik Kessels.

Masque précolombien du Museo del Oro. Pre-Columbian mask, at the Museo del Oro.
Erik Kessels, In Almost Every Picture #13, 2014.
Low Cost Design, Daniele Pario Perra, 2010-2011.

Défauts, erreurs, dissonances… l’heure n’est plus à un horizon lisse et sans nuages. La beauté se coule désormais dans les fantaisies de la nature et les joies de l’absurde.

Régulièrement, les courants d’idées viennent nous mettre à l’envers. Ils nous retournent, sèment une joyeuse zizanie et s’en vont en sifflotant. Il n’est pas loin le temps où l’on recherchait une certaine idée de la perfection, et sur son chemin, de l’excellence. Un monde laqué, lissé, photoshopé, presque immobile dans sa symétrie, au bord du silence dans sa profonde respiration virginale.

Les revues de décoration nous sommaient de rejoindre ces univers glabres, extraits du paradis, descendus des cieux. Et du reste, lorsque nous nous retrouvions dans ces hôtels parfaits, nous avions presque honte de notre valise. De nous-mêmes. Nous n’étions pas assortis au plaid blanc cassé, à la chaise aérienne, au parfum d’ambre. Nous étions de trop. Voici à présent un monde un peu plus accueillant. Soudainement, nous aurions grâce.

Poésie nue

L’imperfection serait donc une qualité, presque une quête. Même la cosmétique s’y est mise. Elle, qui traquait les taches, interrogeait les pores, a reposé le postulat. Fini la hantise des rides. Cherchons plutôt comment et où vit-on plus longtemps. On appelle cela les Blue Zones (Okinawa, Costa Rica, Sardaigne, Crète…). D’où une nouvelle gamme chez Chanel : le Blue Serum. Pour mûrir en douceur, sans verser dans l’hostilité lexicale de l’anti-âge.

De partout, comme dans la bistronomie, on revendique les décors bruts, les murs de béton, presqu’en débardeur. Sans rien. Desquamés. Plus proches de Jacques Derrida que de Valérie Damidot ; pas loin du «romantisme du mal foutu» cher à Le Corbusier. Qui s’inspire l’un de l’autre : les barbes de quatre jours ou les murs écorchés ?

Au petit bonheur la chance

Le Japon, on l’imagine, abonde depuis toujours en ce sens. Ainsi, lors de la cérémonie du thé, le yosemukou permet de proposer des assiettes et des plats différents, plutôt que d’avoir un service parfait pour tout le monde. Cela crée ce fameux wabi, la beauté de l’insuffisance. Cette dernière fonctionne comme le ricochet d’un galet sur la surface de l’eau. L’accident provoqué (de la vaisselle volontairement brisée puis réparée : c’est le kintsugi), les défauts de production, les fragments d’étoffe, des lambeaux réunis dans des tableaux textiles dégagent une authentique poétique. Celle-là même qui rassure, qui imite la nature dans sa douce imperfection (les rebords irréguliers d’une tasse).

Le magasin Merci à Paris s’est même penché sur le sujet, présentant il y a peu des verres de cantine Duralex, revus et corrigés (refondus) par les designers Loris&Livia. Bernard Heesen, créateur néerlandais a soufflé de son côté des pichets et des verres délibérément tordus. Trébuchez, et l’on vous remerciera.

Troublante humanité

Au-delà de ce contre-pied tonique, il faut lire dans cet hommage à l’imperfection cette notion du temps et du mouvement qui viennent dérégler l’ordre des choses. Ou d’un bouquet trop bien rangé. Son asymétrie (l’art de l’ikebana) offre de l’espace. L’air circule, il ne fige plus. Nous nous le sommes approprié. La vie est donc là, nous avec. La tache qui rassure sur le tablier d’un cuisinier, celles de rousseur qui égaient un visage ; un grain de beauté, un lierre envahissant, un craquelé, l’inclinaison, une brisure et parfois même la malchance d’un sportif qui se blesse en tentant un exploit. Il n’a pas été parfait, le record n’est pas tombé. Lui, si. C’est le syndrome de la faille qui souvent rend l’athlète plus fort, et son retour encore plus cinglant (même motif, même punition pour les chagrins d’amour, n’est-ce pas ?).

«N’ayez aucune crainte de la perfection, disait Dalí, vous ne l’atteindrez jamais.» Nous voilà donc rassurés et surtout porteurs d’un regard plus bienveillant sur la nature humaine et des choses. Au-delà de la céramique, de la littérature (le champ libre délivré par des points de suspension…), l’imperfection apprend au regard à sillonner différemment sur la vie. Il se détourne de ces étranges personnes parfaites pour trouver dans l’autre ce qui nous manque, ce qui nous fait «défaut». Sur des êtres lisses et exemplaires, souvent notre cœur ne trouve pas la place pour y être.

 

Parfaites imperfections Voici un livre (dont les photos de cet article sont extraites) qui va vous mettre d’excellente humeur… C’est une sorte d’éloge des étranges échecs qui conduisent au soleil : une tarte aux pommes qui se renverse (la tarte Tatin), le pacemaker né d’un dysfonctionnement d’une machine. Erik Kessels s’est lancé non point dans un inventaire, mais dans une thérapie par les petites bévues débouchant parfois sur des merveilles. «Il arrive, dit l’écrivain William Gass, que la beauté naisse d’une calamité.»

Parfaites imperfections. Comment transformer ses erreurs en idées géniales pour se planter en beauté

Par Erik Kessels. Phaidon.

© KesselsKramer Publishing - Erik Kessels - Daniele Pario Perra - Online Source/DR © Courtesy Daniel Eatok - Courtesy PUTPUT - Kent Rogowski - Erik Kessels

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