Edito

Lorsque le réel prend ses quartiers d’été, l’asphalte rosit et les syntaxes se constellent de fleurs de cerisiers. Saisissez cette phrase au rebond, secouez ses verbes jusqu’à semer une prairie de signes sous la surface des choses. Voyez ce trait courant sur le mur, agitez-le pour faire pleuvoir des pois, des ponts et des points. Tirez ce paysage comme un rideau, découpez des pensées, collez des souvenirs : le sérieux fait sa valise, voici la poésie qui toque au hublot. Aude Revier

La carte postale
de Laura Acquaviva

Peinture, fusain, crayons, feutres, collages… Une main graphiste, l’autre illustratrice, cette créatrice d’images les concocte avec moult ingrédients pour restituer au plus juste ses sensations. Ce mois-ci, un rêve éveillé : des bribes d’un voyage surgissent et en tissent le souvenir en un tableau abstrait.

Le chevalier du gué

Texte Anne Portugal

À l’heure du passage vers le printemps, vers le retour de l’expansion progressive de la lumière, on voudrait rêver à la réapparition du passeur d’eau. L’homme fort et grand, qui connaît le gué, qui vous prend dans ses bras en berceau, vous défend des éclaboussures, vous soulève un instant du monde et vous dépose sur un rebord frais. Un enlèvement troublant, qui secourt tous genres et tous âges. Rapt, initiation, transgression. Y’a qu’à demander. Car quand on y pense, quelle étrange pratique, aujourd’hui disparue, que ce soulèvement magnifique, qui, au sens propre, vous porte au-delà de vos espérances.

Les saint Christophe, les Tristan, les saint Julien l’Hospitalier s’estompaient, on les croyait remisés aux accessoires du conte. Or, Bruno Dumont, dans son film, Ma Loute, leur donne une réalité inattendue, puisque pour que les riches bourgeois de Tourcoing puissent accéder à leur plage, il faut que les pêcheurs pauvres de Wissant les transportent à bras, par-delà les lagunes. S’opère alors comme une rédemption tranquille, quand les deux corps sociaux se touchent, quand le taffetas épouse la serge, quand, paradoxalement, le nécessiteux soutient le possédant, dans une élévation fervente, qui les mènent tous deux au sec, à porteur épuisé, à porté troublé. Ces alliages humains inopinés, qui peinent à franchir le flot, re-dessinent, à contre-jour, des hydres et tritons, qui vous rendent à la rive, quand on n’en pouvait plus d’attendre.

Cette fonction phorique authentifie l’expérience du printemps, sa sensible conduite, par le péage audacieux, la traversée endurante des courants contraires et des alliances opaques, jusqu’à l’autre bord, vers le surgissement impérieux des beaux jours qui nous rendront à l’euphorie.

Et l’enfant, à peine déposé des épaules du bon géant, futur Christophoros, lui souffle, pour son retour, ce simple avis : «Enfonce ton bâton en terre vis-à-vis de ta petite maison, et le matin tu verras qu’il a fleuri et porté des fruits.»