Capturer le ciel

La sculpturale Elbphilharmonie de Hambourg, par Herzog de Meuron.

R comme reflet La règle, ici, pour que le roman s’invente : qu’un mot en reflète un autre et qu’il en brouille le contour. De billard à pillard1, le reflet trace la route.

1. Dans Comment j’ai écrit certains de mes livres, on apprend que c’est la transformation d’une première phrase, «les lettres du blanc sur les bandes du billard» en cette autre «les lettres du blanc sur les bandes du pillard», qui a produit le roman Impressions d’Afrique.

R as in reflection A ground rule for constructing the novel: each word always has to reflect another, blurring the contours. From billard to pillard,1 the mirror effect paves the way.

1. In Roussel’s How I Wrote Certain of My Books, we learn that the novel Impressions of Africa is based on the transformation of the opening phrase“les lettres du blanc sur les bandes du billard” into this other one“les lettres du blanc sur les bandes du pillard.”

À défaut de pouvoir bâtir une échelle conduisant aux cieux, les architectes contemporains, taquins, attrapent les reflets célestes sur la façade d’édifices miroitants.

L’architecture, discipline lourde et pérenne, s’est toujours rêvée aérienne et légère. Habiter les nuages, ne vivre que de vent, faire de la forêt vierge un palais… Hélas, le réel est brut de décoffrage et les murs pèsent leur poids. Alors, à défaut d’édifier des ziggourats de cumulus, les architectes ont choisi de capturer le ciel. En usant de matériaux de plus en plus sophistiqués, ils ont transformé les façades de leurs constructions en piège. Sur les panneaux d’aluminium anodisé ou d’acier poli, sur les mantilles métalliques comme dans les pans de verre réfléchissant l’azur, nuages, rayons de soleil et rincées de pluie se succèdent. Que le temps change et l’immeuble change avec lui. Le bâtiment non seulement reflète le ciel, mais s’en habille. La plaque de métal grise en septembre se pare d’or en été, vibre et se teinte cent fois par jour. Sensible, mouvante, presque animale, elle s’ébroue, elle fascine.

Matières à lumière

Nous voilà loin de ces immeubles qui dans les années 1960 et 1970 ne connaissaient que les clinquants murs rideaux. Les architectes les suspendaient à des structures d’acier comme des miroirs géants. Colorés en bleu, en bronze, en rose, ils reflétaient le paysage plus que le ciel, redoublaient le monde sans originalité. Bientôt, ces façades furent synonymes de promotion immobilière, juste bonnes à générer des quartiers d’affaires. Depuis, les créateurs ont compris qu’en travaillant les matériaux, en jouant des surfaces, en leur donnant de l’épaisseur, en les biseautant, en les animant de décrochements, ils feraient de la voûte céleste un spectacle et de ses vibrations la peau d’éther de tous leurs édifices. Des exemples ? À Hambourg, l’Elbphilharmonie de Herzog & de Meuron se noie dans un azur qu’elle agrippe et sublime ; à Paris, Jean Nouvel, qui rêva autrefois d’une Tour sans Fins à La Défense dans l’ouest de la capitale, a choisi de vêtir la façade de sa Philharmonie d’une résille qui non seulement renvoie les rayons du soleil, mais frisonne d’un vol d’oiseaux stylisé, inspiré des vitraux de Braque à Varengeville. Francis Soler sur le campus EDF de Saclay a fait de l’attique en résille de ses magnifiques bâtiments circulaires des dentelles mêlant l’air à l’acier. Si la flèche des églises hier désignait le ciel, si les coupoles des basiliques ensuite se plurent à le représenter, les façades aujourd’hui s’en emparent et s’en parent. L’architecture en est tout enivrée.

© Herzog de Meuron, photo : Maxim Schulz - Jean Nouvel, ADAGP, Paris 2017, photo : William Beaucardet

les bronzés font du ski - 1979

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