Edito

Se figurer le monde. Lui définir des géographies, des lumières, des couleurs. Y inscrire des personnages, une émotion, des dialogues, parfois muets. La pensée devient contours, l’impalpable prend forme, l’abstraction s’apprivoise sous les traits. Mais la mise en images séduit aussi le réel, qui se regarde lui-même, comme un Narcisse curieux en quête d’ailleurs. Des ailleurs qui mûrissent dans nos propres imagiers, tissent de nouvelles perspectives et, de figures, se mueront en langage.

La carte postale par Laura Acquaviva

Peinture, fusain, crayons, feutres, collages… Une main graphiste, l’autre illustratrice, cette créatrice d’images les concocte avec moult ingrédients pour restituer au plus juste ses sensations. Ce mois-ci, un rêve éveillé : des bribes d’un voyage surgissent et en tissent le souvenir en un tableau abstrait.

Mises en images

Texte Alain Fleischer

Que peut signifier «saisir une image», alors que l’image n’existe pas avant d’avoir été saisie ? Qu’appelle-t-on la «mise en images», une expression sur le même modèle que «mise en ordre», «mise en place», «mise en scène», «mise en musique», «mise en forme» ? Dans tous les cas, il y a une réalité matérielle préexistante, que l’on conforme à un désir, à un projet. Quelle est cette opération magique (jadis chimique, aujourd’hui électronique) qui consiste à capter la lumière réfléchie par les êtres, les lieux, les objets, pour constituer cette trace visible, à la fois mystérieuse et familière, qu’est une image ? À vrai dire, dans ce que nous voyons à longueur de journée, il y a peut-être autant de représentations par l’image que de réel directement visible.

La mise en images est devenue l’opération la plus facile à réaliser, comme le prouvent les milliards de photos prises chaque jour avec les Smartphones. On ne s’étonne pas de la facilité, de la gratuité de cet acte. On ne s’interroge plus sur ses modalités pratiques (pourtant hautement technologiques). On s’embarrasse peu de considérations esthétiques. Le monde visible est une inépuisable source d’images, une réserve qui reste toujours intacte pour de nouvelles «mises en images». On dirait que l’image relève de l’économie et des processus des énergies renouvelables. Comme produite par le vent, ou par le courant des rivières, mais plus exactement par la lumière du soleil, on peut croire que l’image ne consomme rien, n’épuise rien. Pourtant, il faut parfois de l’électricité pour éclairer un sujet, et aussi l’énergie, emmagasinée dans une pile ou une batterie, pour «mettre en images», puis pour que l’image devienne lumineuse et visible sur les écrans de toutes tailles, jusqu’à ceux, géants, de la publicité urbaine. Aussi importante soit-elle, cette consommation d’énergie par l’image passe inaperçue. La mise en images, à la fois manipule le monde – le recadre, le réduit ou l’agrandit… – et tend à le recouvrir.

Dans toute image, il y a une large proportion de déjà-vu, nécessaire à sa reconnaissance, c’est-à-dire à sa réussite. Pourtant, dans chaque mise en images, il y a aussi l’espoir d’une part de jamais-vu. Il doit y avoir de l’unique dans le banal, du singulier dans la ressemblance. Ainsi, un portrait ou un paysage doit être reconnu comme appartenant au genre du portrait ou du paysage, avant d’être apprécié, comme une image nouvelle, image de ce qui déjà n’existe plus et qui ne se reproduira jamais.