Philippe Jordan
de main de maître
Partition annotée, métronome… l’univers de Philippe Jordan dans son bureau de l’Opéra-Bastille.
Partition annotée, métronome… l’univers de Philippe Jordan dans son bureau de l’Opéra-Bastille.

Directeur musical de l’Opéra de Paris et du Symphoniker de Vienne, le chef suisse évoque l’art de saisir l’accord parfait, pour emmener l’orchestre et sculpter le son.

Philippe Jordan

Vous êtes le fils du grand chef suisse Armin Jordan. Vous sentiez-vous prédestiné à la direction d’orchestre ?

J’ai toujours rêvé, c’est vrai, d’un métier lié à la musique ou au théâtre. Je n’ai jamais eu de phase «pompier ou astronaute». Mais je voulais allier le savoir technique, la créativité avec le fait de travailler avec les autres. J’aurais donc pu devenir architecte. Ou metteur en scène… En fait, le déclic s’est produit un jour où j’ai vu mon père diriger La Flûte enchantée. J’ai compris qu’on pouvait faire «marcher ensemble» la musique, le chant, le texte, le théâtre... Tout ça au doigt et à l’œil, si j’ose dire. Simplement avec des gestes. Étonnant, non ?

Tout le talent d’un chef réside-t-il dans sa gestualité ?

Le chef est le seul musicien sur scène qui ne produit pas de sons. Qui n’a pas d’instrument. Ou plutôt, son instrument – son instrument vivant – c’est l’orchestre. Il est fascinant de voir comment un geste peut déclencher un son particulier. Et même comment l’impact physique du geste peut modifier l’esprit d’un orchestre. Chaque chef a son «répertoire de gestes». Certains sont simples, voire stéréotypés. Si l’on veut quelque chose de très fort, on ouvre les bras, on invite. Si l’on cherche un son plus feutré, on pose un doigt sur la bouche. C’est comme au piano. Si vous caressez, vous produisez une sonorité douce. Si vous cherchez un accord sonore, vous «poussez dedans»… Mais d’autres gestes sont plus inattendus. Ils proviennent de l’imagination personnelle du chef. On «voit» le son à l’intérieur de soi et puis on invente le geste qui va avec. Celui qui va emmener, guider ou bien faire éclore.

De quels gestes diriez-vous qu’ils vous caractérisent ?

Chez moi, les mains jouent un grand rôle. Pendant que la droite tient la baguette et bat la mesure, la gauche cherche à faire oublier la verticalité de la musique. À obtenir des lignes horizontales plus sensuelles, plus lyriques, plus legato… Il m’arrive d’ailleurs de travailler à mains nues. Sans baguette. Comme Karajan dans le Requiem de Verdi. Cela donne quelque chose de plus souple, de plus libre. De plus personnel aussi. Comme si l’on pétrissait le son avec les deux mains. Comme si on le sculptait avec les doigts.

Cet automne est sorti un coffret de DVD où vous dirigez l’orchestre de l’Opéra de Paris dans l’intégrale des symphonies de Beethoven. Pourquoi ce cycle ? Est-ce pour y «sculpter» un son nouveau ?

Ces neuf symphonies sont de moins en moins jouées. On peut même dire que celles de Mahler ont tendance à remplacer celles de Beethoven. Et puis se trouver, comme c’est mon cas, entre Paris et Vienne permet de croiser deux approches culturelles de la musique. Deux manières différentes de la vivre. C’est un Beethoven «entre deux mondes» qui se dégage de cet enregistrement. Un Beethoven plus moderne aussi. Avec une fraîcheur, une excitation, un mordant qui viennent du fait qu’un orchestre d’opéra s’en empare.

Vous dirigez, à l’Opéra-Bastille, Lohengrin de Wagner, un compositeur qui vous est cher. Vous dites qu’il a changé la perception de votre métier. Pourquoi ?

Si l’on en revient aux gestes, c’est lui qui m’a enseigné «l’économie de la baguette». Grâce à Wagner, j’ai compris que diriger pendant six heures de façon exubérante épuisait l’orchestre, le public et moi-même. J’ai appris à garder les grands gestes théâtraux pour les moments particulièrement intenses, et à «diriger plus petit», ce qui apporte d’ailleurs plus de précision. Hormis cela, Lohengrin est une œuvre unique chez Wagner. Ce n’est ni le Ring, ni Tannhäuser. On l’appelle «opéra romantique», car c’est le plus mélodieux, celui qui parle le plus directement au cœur des spectateurs. À l’Opéra-Bastille, il sera servi par les voix des meilleurs chanteurs wagnériens du monde, Jonas Kaufmann (Lohengrin), Martina Serafin (Elsa de Brabant) ou encore Wolfgang Koch (Friedrich de Telramund). Tout cela devrait contribuer à faire de ce Lohengrin l’une des grandes productions de notre saison.

Agenda

Lohengrin

Beethoven
Complete Symphonies Chœur et orchestre de l’Opéra national de Paris. Direction : Philippe Jordan. ArtHaus Musik.

Du 18.01.2017 au 18.02.2017

Mise en scène : Claus Guth. Direction musicale : Philippe Jordan. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Opéra-Bastille.

www.operadeparis.fr

Così Fan Tutte

Beethoven
Complete Symphonies Chœur et orchestre de l’Opéra national de Paris. Direction : Philippe Jordan. ArtHaus Musik.

Du 26.01.2017 au 19.02.2017

Mise en scène et chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker.
Direction musicale : Philippe Jordan. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Palais Garnier.

www.operadeparis.fr

Les Maîtres chanteurs de Nuremberg

Beethoven
Complete Symphonies Chœur et orchestre de l’Opéra national de Paris. Direction : Philippe Jordan. ArtHaus Musik.

Du 25.07.2017 au 27.08.2017

Mise en scène : Barrie Kosky. Direction musicale : Philippe Jordan.

www.bayreuther-festspiele.de

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