naissance, légumes

Le
Prince
aux
Petits
Pois

Conte de Noël

Il était une fois, dans un potager d’Écosse fort lointain, un jeune prince réputé pour ses papilles délicates. La légende disait qu’il était né dans un chou, mais la vérité véritable était tout autre. Le prince était né dans une gousse de petit pois bien ferme, charnue, suspendue à sa tige par une minuscule attache, et cueillie d’un geste habile par ses parents à maturité.

De cette origine primeur, le prince avait conservé des penchants marqués pour ce que l’on nomme communément «gastronomie». Il n’aimait que les soupes fines, les bouillons aux fumets délicatement épicés, les gâteaux de légumes parfumés aux herbes fraîches, les soufflés croustillants et moelleux. Ces appétits si précis ne toléraient aucune approximation culinaire. Le cuisinier en chef du château se grattait le menton tous les jours, ne sachant quel plat imaginer pour voir le princier palais finir ses assiettes sans rechigner. Le prince n’aimait finalement que les bons petits plats que lui mitonnaient le roi et la reine, ses parents, car ils savaient y mettre des pincées de quelque chose introuvable ailleurs, des pincées… d’amour.

 

Le prince montait en graine et grandissait comme une asperge. Mais son cœur demeurait bien seul, et parfois, on l’entendait se languir comme jardin en hiver. Aussi, lorsqu’il fut en âge de se marier, tout le royaume se mit en quête d’une impossible princesse. Il fallait dénicher la perle rare, celle qui saurait à la fois partager la table du prince avec une même gourmandise et manier la casserole lorsqu’il déserterait à la fois sa batterie – de cuisine – et son piano – de cuisson.

 

Un soir d’été, pourtant, il fit une étonnante rencontre. Alors que la pluie tombait en rideaux d’eau infinis, une jeune fille fort apprêtée toqua à la porte du château. Elle était toute ruisselante, mais on pouvait deviner à la vue de ses microscopiques souliers, de ses jupes de dentelles et des rubans qui chahutaient encore dans ses cheveux, que cette jeune fille avait quelque aristocrate lignée.

 

«Je suis la Princesse du Grand Champ de Pomme de Terre ! annonça-t-elle d’un ton directif au garde qui lui barrait l’entrée. Ouvrez-moi, je suis perdue, et trempée !»

 

Le garde en perdit son latin et se précipita dans les escaliers pour en faire part au roi et à la reine qui achevaient leur souper. «C’est une princesse très belle» crut devoir préciser le garde, en regardant le jeune prince gourmet. Mais la reine s’inquiéta immédiatement du royal lignage de cette curieuse invitée.

 

«Comment une princesse peut-elle raisonnablement se perdre en nos contrées ? Si cette princesse est bien ce qu’elle affirme, elle doit avoir le palais fin. Voyons donc cela de plus près !»

 

La reine autorisa donc le garde à ouvrir les lourdes portes du château et la princesse, mouillée jusqu’aux os, pénétra dans la demeure. Les couloirs sentaient encore la cuisine. On décelait des effluves de rôti en croûte de poivre, une fricassée de girolles saisie pour fondre sur la langue, un soupçon de cacao échappé d’un gâteau au chocolat… Dans son propre château, la princesse avait plutôt l’habitude de croquer des frites, du pop-corn et des chips devant la télévision. Ses parents lui offraient des robes ravissantes, brodées de pois et de pointillés, mais personne chez elle ne savait faire une omelette. Toutes ces odeurs raffinées lui soulevaient le cœur. Pourtant elle fit bonne figure, parce qu’il pleuvait vraiment trop fort dehors, et qu’elle ignorait parfaitement le chemin du retour.

 

Le sourcil froncé, la reine lui fit préparer un lit dans le royal salon. La princesse précisa qu’elle avait le dos fragile, mais on n’en eut cure, car le roi et la reine ne dormaient que sur des futons depuis qu’ils étaient allés au Japon. On empila donc force matelas dénichés aux quatre coins de la maison, en espérant que cela apporterait un peu de moelleux à la couche de l’étrangère, on y jeta une couverture de soie, puis le valet éteignit la lumière. L’odeur des cuisines s’avérait intenable. Sur sa paillasse un peu rustre, la princesse ne ferma pas l’œil de la nuit. Elle rêvait de poisson pané plongé dans de la sauce cocktail, de cuisse de poulet frite dans de l’huile bien grasse, de beignets couverts de sucre glace chimique. Elle rêvait aussi de se changer, d’essuyer son visage d’une serviette fine en peau de serpent, d’enfiler une belle robe de chambre en satin, de sécher sa chevelure bouclée dans le mistral de ses montagnes. Elle se disait que ces gens-là étaient bien grossiers, même si le jeune prince lui avait semblé d’un physique fort aimable.

 

Au petit matin, la princesse n’avait toujours pas dormi et pleurait dans son lit. Aussi, lorsque la reine vint dans le royal salon pour la réveiller, la princesse était quelque peu fatiguée. La reine en conclut que la jeune fille avait l’appétit aiguisé par les douces odeurs qui provenaient des cuisines, ce qui devait certainement lui creuser les joues autant que le ventre.

 

En réalité, la princesse avait plutôt l’appétit coupé, mais elle rêvait d’un peu de réconfort, et l’heure du petit déjeuner lui réchauffa le corps si fort qu’elle fit honneur à tous les mets que lui avaient cuisinés le prince et ses parents. Le granola maison : incroyable ! Le jus d’orange pressé du jour : une caresse chaleureuse ! Le bol de chocolat chaud infusé à la cannelle : un cocon divin ! La salade de fruits frais cueillis dans le jardin : une déclaration de tendresse qui lui décocha une flèche en plein cœur !

 

Le prince la regardait ainsi dévorer son repas. Il trépignait de bonheur. Une princesse qui appréciait enfin les bonnes choses, le voilà qui était conquis. Les mets ainsi avalés, un peu de la glace qui figeait les discussions entre la princesse et le prince fut rompue. Les jeunes gens se mirent à bavarder gaiement. La princesse resta finalement plusieurs jours dans le château, car on ne savait pas très bien où localiser sa demeure. Elle découvrit alors qu’un cabillaud vapeur en feuilles d’artichaut pouvait avoir autant de charme qu’un hamburger à la mayonnaise et se prit à avoir un coup de fourchette généreux. Le prince ne tarda pas à lui déclarer sa flamme et la princesse en fit autant.

 

Un jour, les jeunes gens descendirent même dans les cuisines et se lancèrent dans la confection d’un menu de fête. Du chapon fourré aux marrons des bois, des épluchures de carottes grillées au feu de foin, des lamelles de bœuf wagyu confites et quelques tranches d’ananas rôties à la vanille Bourbon firent le reste. La princesse n’avait pas grand talent, mais elle s’appliquait de tout son être. Ses plats avaient peu d’allure, mais elle se mit à son tour à saupoudrer des pincées d’amour qui rendaient tout encore plus délicieux. Elle regardait avec émotion ce prince mal fagoté qui, en retour, lui dressait des assiettes comme des tableaux. Quelques heures avant de repartir dans son château du Grand Champ de Pomme de Terre, elle lui demanda de l’accompagner. Le prince lui fit promettre de toujours se fournir dans son potager pour cuisiner. La princesse acquiesça, et les jeunes tourtereaux s’en allèrent ainsi vers de nouvelles contrées.

Enfants, Rio de Janeiro

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