Armenie, monts

Arménie
élévation

Cernée par les empires, étirée entre deuil et renaissance, l’Arménie constitue pour les voyageurs une expérience unique, tant les caractères, les plats, les lettres même de son alphabet, sont gagnés par le mimétisme d’un paysage aux accents telluriques et ciselés.

1.

Haltérophilie : l’effort populaire

À l’instar jadis du cyclisme en Bretagne, l’haltérophilie en Arménie (les échecs également, obligatoires à l’école) est une façon de s’extraire, d’extérioriser sa force. Dans la ville de Sevan, une dizaine d’enfants soulèvent la fonte avec une fierté non feinte, sous l’œil d’un champion taillé au burin, Aram Andrikian. Il a rendu sa ville célèbre dans le monde entier. Aujourd’hui à la retraite, il garde la forme. Et le même petit déjeuner : œuf, beurre, miel, thé, crème fraîche, confitures et… caviar. Lorsqu’il fait un régime, les œufs de poissons apportent des calories sans donner trop de poids. «Ce que j’aime dans ce sport, c’est de ne pas être dépendant d’un arbitre ou d’un jury. Il faut soulever. Ou pas.»

2.

L’orfèvrerie ou l’astuce devenue art

Ce n’est pas un hasard si 7% de la joaillerie mondiale est fabriquée par des Arméniens. Il suffit d’entrer ainsi dans les entrailles du marché de l’or, à Erevan. Dans ce vaste bâtiment asthénique, des joailliers, orfèvres, fondeurs, sertisseurs, polisseurs, font feu de tout bois. Sur 1 m2 chacun, un recoin d’escalier, ils doivent être plusieurs centaines, le dos courbé sous la loupe, à réaliser des prouesses, passant de sublimes bagues à des créations balançant entre hiboux, chevaux cabrés, sangliers enchâssés, fourmis jouant du ping-pong, sous le regard charbonneux de cerbères taillés comme des armoires à glace… La force des Arméniens, c’est sans doute aussi cette ingéniosité permanente que l’on retrouve constamment dans l’architecture sauvage, où le bricolage génial transforme des maisonnettes en œuvres d’art. La poétique du marteau et du tournevis.

marché de l’Or (vosku shuka)

Khorenatsi 24, Erevan.

3.

Tumo, le futur est là

Qui sait, viendra un jour où, comme Jean-Jacques Rousseau épris d’Arménie, s’habillant en turban et en caftan, l’on écrira en arménien. En attendant, le pays dispose des «meilleures écoles innovantes du monde» (dixit le magazine français We Demain), aux côtés de la Silicon Valley AltSchool, de la Fuji Kindergarten à Tokyo et des écoles Steve Jobs. À Erevan (et trois autres villes), un projet éducatif Tumo, complétant la journée scolaire, prépare les adolescents de 12 à 18 ans au monde numérique actuel. Financé par la fondation Simonian et l’Ugab (Union générale arménienne de bienfaisance), ce vaste bâtiment est une magnifique cour de récréation où les jeunes pousses se lancent, gratuitement, dans un projet personnel présenté dans les deux ans. Créateurs de jouets, webmasters, utopistes acnéiques travaillant l’âme, écrivains en herbe ; et même de très sérieuses adolescentes formant un groupe de punk rock arménien : arty et furieux (comme il se doit).

Tumo Halabyan

16, Erevan.

www.tumo.org

4.

Spontanéité et saveur au menu

Ce ne doit pas être tous les jours amusant d’être légumes en Arménie. Ils sont pris dans tous les sens. Roulés dans les feuilles de vigne (dolma), réduits en petits morceaux, hachés, confits, sautés, grillés. Ils établissent la base rustique de plats consistants et sains, malgré les assauts caloriques de tablées endiablées. Y règnent une fraîcheur, une spontanéité pastorale avec des mets délicieux comme le mante (proche du khinkali géorgien, des raviolis fourrés de viande) ou les brochettes, pour reprendre (décidément) cette obsession de percer et de fourrer. C’est avant tout une cuisine de mamma (les hommes et leur javelot narcissique sont par chance encore en retrait). Les épices, les herbes (cumin, coriandre, paprika, thym, oignon…) viennent épauler une bonne chère rieuse, métissant à tour de bras. 

5.

Manufacture à paysages

Lorsqu’on voyage en Arménie, il est préférable de ne pas somnoler en voiture, car il y a de quoi sursauter. Vous étiez dans une plaine paisible rythmée de villages atones lorsque, soudain, vous passez dans des montagnes perchées sur talons hauts. Il y a là un tumulte véhément, celui-là même qui précéda la légende des siècles. L’arche de Noé échoua sur le mont Ararat, la suite fut du même granit, enchevêtrant les civilisations, les drames et les tempêtes. Le pays se révèle être une véritable terre inconnue, un parfait voyage pour qui aime passer des hauts plateaux à des paysages bucoliques ; le tout dans un air délicieusement pur (à part la capitale, Erevan, aux poumons gris) rendant au regard l’ivresse de la netteté.

6.

L’écriture, l’héroïque rébellion

Dieu sait s’il y avait péril en la demeure en 405, lorsque Mesrop Machtots créa l’alphabet arménien. Le pays était pressé par les empires d’Orient et d’Occident, Perse et Rome, au bord du naufrage. Il redonna à l’identité arménienne un sursaut salutaire. Apparaissaient alors ces belles majuscules droites (embellies par la suite par le calligraphe Rufin de Samosate) défendant la foi et la langue. Célébrées par l’institut des manuscrits anciens, elles illustrent aussi le caractère national dans sa fierté et sa rondeur. L’institut héberge une soixantaine de chercheurs, dont un qui se consacre aux fioles les plus illuminées et l’élevage de cochenilles. Témoin les deux-trois gouttes qu’il vous dépose sur le poignet. Elles vous garantissent la joie de vivre. Attendre deux heures.

Matenadaran

Institut des manuscrits anciens. Machtots 53, Erevan. Tél. +374 10 56 25 78.

www.matenadaran.am

7.

La plainte fruitée du doudouk

Lorsque Karen Hakobyan, musicien et fabricant de flûtes, prend son doudouk, un film pourrait s’enclencher. Un paysage mental. Il y aurait beaucoup de nostalgie, mais surtout de la douceur. Sans doute vient-elle du souffle de Karen, sa mélancolie (celle de sa jeunesse). Mais aussi du bois d’abricotier dont est faite cette petite flûte au bec de roseau percée de 9 ou 10 trous. L’abricot, appelé pomme d’Arménie, y est, dit-on, le meilleur au monde. Il est partout dans les préparations pâtissières, soupes, pilafs, confit ou sec. Et même dans le drapeau national, où il ne viendrait à personne l’idée de dire qu’après le rouge et le bleu, la troisième couleur serait l’orangé : ici, cela se nomme abricot. Après quelques mélopées, on réalise alors que l’abricot d’Arménie n’aura plus jamais le même goût…

8.

Solide comme un roc

On dit qu’ici, à la création du monde, le Tout-Puissant se débarrassa de tout ce qui lui restait de pierres. Charmant. Disons que dans ce territoire grand comme la Belgique s’entrechoquent massifs et volcans, forêts profondes et glaciers. Le pays compterait plus de 50 nuances de couleur de tuf, ces projections volcaniques aux marbrures noires, rosées et brunes. Cette dimension hautement tellurique forge sans doute un caractère entier, puissant. Très habité. Mais le cœur n’est pas de pierre pour autant, car s’il est une contrée hospitalière, c’est bien celle-ci. «L’invité, rappelle ainsi Hasmik Baghramyan, responsable d’une maison du folklore, est l’envoyé de dieu.» Il est donc traité comme tel, sans la tyrannie des assiettes surchargées. Chacun se sert à sa faim.

9.

Ensemble, un savoir-être

Le mot «seul» a une curieuse connotation en Arménie. Pour tout dire, on ne le comprend pas bien. Car on ne l’est quasiment jamais. Curieux de prendre son café seul. Curieux de connaître un décès et de ne pas se retrouver entouré illico par sa famille et ses voisins. Lorsqu’on fait le pain, ce n’est pas solitaire à l’aube, mais avec la fille qui passe les pâtons à sa mère qui roule la pâte puis la grand-mère qui glisse les galettes dans le four. Il faudrait ainsi assister à une fête populaire pour réaliser qu’être ensemble n’est pas un vain mot. On danse, on rit, on se tient par la main, les coudes, les épaules, la taille. Il nous rend, nous occidentaux affranchis et autonomes, comme orphelins d’un temps solidaire et humain, d’une énergie partagée.

10.

Missions et transmissions en famille

Gohar Martirosyan, 28 ans, est écrivain. Elle écrit des poèmes, des réflexions sur son quotidien ; l’absence de son frère parti à l’armée. Elle a, comme beaucoup de femmes arméniennes, un port altier traduisant une certaine fierté d’elle-même, comme une construction sciemment nourrie. Pourtant, ne lui parlez pas de féminisme, elle ne comprend pas le sens de ce mot. Elle s’inscrit dans une société construite autour de la famille et de la maison. S’y retrouvent souvent trois générations s’entraidant et cohabitant. L’homme se charge de l’extérieur, d’apprivoiser le «chaos» (ce qui est inattendu, les orages, les pluies) ; la femme, quant à elle, règne sur l’intérieur en y déployant un subtil matriarcat. Loin du cliché de Kim Kardashian, venue l’an passé en pèlerinage, avec son Kanye West de mari, visiter le monastère de Geghard.

Historic Yerevan Hotel

Idéalement situé près de la place de la République, la modernité sérieuse au taquet avec chambre impersonnelle, mais nette. Petite piscine, bar et restaurant appliqué.

Hanrapetutyan

48, Erevan. Tél. +374 (0)60 50 10 30.

www.tufenkianheritage.com

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération. Alcohol abuse is harmful to your health. Drink in moderation. © Parko Polo / Central Illustration Agency. Carte illustrative, non contractuelle. Map for illustration purposes only.

Caryl Férey, Manhattan

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Carnet d’adresses

marché de l’Or (vosku shuka)

Khorenatsi 24, Erevan.

Tumo Halabyan

16, Erevan.

www.tumo.org

Matenadaran

Institut des manuscrits anciens. Machtots 53, Erevan. Tél. +374 10 56 25 78.

www.matenadaran.am

Hanrapetutyan

48, Erevan. Tél. +374 (0)60 50 10 30.

www.tufenkianheritage.com

Hôtels

Tsaghkunq Guest House

Perdu dans un bout du monde, mais non sans une certaine proximité (le lac Sevan), une auberge fière de son chef rutilant, de son épaule d’agneau au feu de bois, de ses chambres apaisées et d’un pianiste aux doigts fougueux. Tsaghkunq village, Sevan. Tél. +374 (0)93 991 888.

www.booking.com/Tsaghkunq

Restaurants

Tavern Yerevan

Restaurant solide professionnellement, assumant stoïquement le répertoire arménien avec abondance de légumes, prestance du service dans une salle voûtée régulièrement traversée par les odeurs vintage de cibiches.  Amiryan 5, Erevan. Tél. +374 (0)10 545 545.

www.pandokyerevan.com

Salon

Adresse cossue qui aurait pu s’endormir sur ses beaux salons et sa terrasse ouverte au vent, mais non, vraie belle assiette travaillée, à l’instar de cette côte de veau joliment fondante. Service alternant l’extrême gentillesse et les dans-la-lune. Abovyan 8, Erevan. Tél. +374 (0)11 44 33 33.

www.salonarmenian.com

Tavern Caucasus

On y fume, on y boit, on parle et on mange copieusement une cuisine décomplexée servant les emblématiques khinkalis géorgiens. Parfois des musiciens passent, haussent le ton. On se dit alors que l’on est au bon endroit. Hanrapetutyan 82, Erevan. Tél. +374 (0)98 56 11 77.

tavern.caucasus.am

Vinograd Wine Restobar

Dans un entresol dédié au vin, une cuisine du pays tranquille, axée sur une belle sélection de breuvages locaux, voire européens. Inattendue et jouant les accords. Hanrapetutyan 62, Erevan. Tél. +374 (0)77 52 03 57.

Shopping

Robert Gharibyan

C’est lui, cela aurait pu être un autre, sauf que Robert est maître joaillier et il a l’habitude de présenter ses créations personnelles dans ce foisonnant marché de l’or. Khorenatsi 24, Erevan.

www.facebook.com/robert.gharibyan.9

Gumi Shuka (marché aux fruits)

Vaste nef portée sur les fruits frais et secs avec une aile dédiée aux poissons et viandes. Herbes et épices (dont le safran) en grand renfort et ce, à prix minuscules. Movses Khorenatsi 35, Erevan.

Flâner

Karen Hakobyan

Ce musicien habite une délicieuse thébaïde qu’il a bricolée amoureusement de ses propres mains. Prenez rendez-vous et vous effectuerez un voyage dans le temps avec mélancolie et émotion. Il fabrique donc ces flûtes, mais il en joue quand son épouse vous apporte un superbe plateau de fruits et de pâtisseries. Déco kitschissime touchant parfois au sublime (moleskine années 1960). Erevan. Tél. +374 (0)10 48 10 84.

www.armenianinstruments.am

Centre des arts traditionnels

Arrangez-vous lors de votre voyage (via votre voyagiste ou le concierge de l’hôtel) pour visiter la maison de Hasmik Baghramyan, dans le joli village de Byurakan, et son association Tonatsuyts. Accompagnée d’une petite troupe folklorique, elle explique en de petites saynètes chantées la vie de l’Arménie, la fabrication du lavash (le pain), la laine… Repas à la clé et émotions garanties. Tél. +374 (0)93 31 13 01.

Vue d'ensemble
Vue d'ensemble
Carnet d'adresses

S'y rendre

www.airfrance.com

FRÉQUENCE DES VOLS

Air France dessert Erevan par 2 vols au départ de Paris-CDG.

AÉROPORT D'ARRIVÉE

Aéroport international Zvartnots.
À 12 km.
Tél. +374 (0)10 49 30 00.

BUREAUX AIR FRANCE KLM

À l’aéroport.

RÉSERVATIONS

— Depuis la France : tél. 3654.
— Depuis l’étranger :
tél. +33 (0)892 70 26 54.

Location de voiture

Hertz, à l'aéroport

Tél. +374 (0)96 58 48 18

www.airfrance.com/cars

À LIRE

Arménie
Le Petit Futé.

Languedoc
Gallimard, coll. GEOguide.

Le Goût de Montpellier
Mercure de France, coll. Le goût de.

Organiser son séjour

Certes, on peut partir à l’aventure, mais pour un premier voyage, mieux vaut border sérieusement l’affaire. La Maison des Orientalistes, spécialiste de la destination, connaît bien l’Arménie, triant le faux tourisme et les vraies découvertes authentiques. Nombreuses propositions et circuits, dont celui de 9 jours / 8 nuits, ratissant l’ensemble des attentes (transferts, hôtels, visites…). 76, rue Bonaparte, Paris. Tél. +33 (0)1 56 81 38 30.  

www.maisondesorientalistes.com

© Parko Polo / Central Illustration Agency. Carte illustrative, non contractuelle.