plasticien,  Olafur Eliasson, Berlin
Olafur Eliasson
Metteur en scène

Dans le parc national de la rivière Krka, des pêcheurs près du village de Skradin. L’île de Visovac, qui abrite un monastère franciscain.

Fishermen in the Krka River National Park, near the village of Skradin. The island of Visovac, home to a Franciscan monastery.

Repas, tablé
L’espace cuisine conçu par l’artiste et cuisinière Asako Iwama et les architectes de l’atelier.
cuisine, Asako Iwama, architectes

L’espace cuisine conçu par l’artiste et cuisinière Asako Iwama et les architectes de l’atelier.

Repas, art

Dans le parc national de la rivière Krka, des pêcheurs près du village de Skradin. L’île de Visovac, qui abrite un monastère franciscain.

Fishermen in the Krka River National Park, near the village of Skradin. The island of Visovac, home to a Franciscan monastery.

Studio Olafur Eliasson, cuisine, Phaidon

Studio Olafur Eliasson : En cuisine aux éditions Phaidon.

bureau, idées

Le bureau d’Olafur Eliasson, laboratoire d’idées.

cuisine, geste
En cuisine et en atelier, les gestes se font écho.
atelier, geste

Dans le parc national de la rivière Krka, des pêcheurs près du village de Skradin. L’île de Visovac, qui abrite un monastère franciscain.

Fishermen in the Krka River National Park, near the village of Skradin. The island of Visovac, home to a Franciscan monastery.

Ses œuvres d’art sont exposées et collectionnées dans le monde entier. Mais c’est à Berlin que l’artiste danois a installé son studio, au centre duquel rayonne une cuisine. Une table, comme un portrait de l’atelier, où fusent idées et recettes, réunies dans un beau livre édité par Phaidon. 

Il est des lieux comme des livres dont on se demande dans quel état on va sortir. Où sommes-nous ? À Berlin, au studio d’Olafur Eliasson. Le bâtiment a la rigueur et la technicité berlinoise. Ce fut tour à tour une chocolaterie, une brasserie, une imprimerie. On croirait que ces trois entités ont fait boule de neige. Elles ont migré façon 2.0 pour réunir aujourd’hui une géniale équipe de 90 personnes. Il y a là des architectes, des artisans, des techniciens, des designers graphiques, des web designers, des réalisateurs, des archivistes, des historiens de l’art. Lorsqu’on traverse les différents studios, on a l’impression d’avoir une case supplémentaire qui s’ouvre dans la tête.

Et puis il y a les cuisinières. Elles sont quatre aujourd’hui, levées aux aurores pour délivrer aux pensionnaires des nourritures ailées, «élégantes et intelligentes», poursuit Olafur Eliasson. Ces dernières participent à un véritable écosystème convivial s’alimentant constamment. Elles ne sont pas là pour faire joli. Mais pour donner du sens, une énergie, de la santé, de la force, des idées. «Elles nous permettent, détaille l’artiste, de rester ensemble, d’échanger, d’oublier nos Smartphones. La nourriture est ici un axe vital, une énergie, un langage. Elles inspirent parfois des sessions de travail sur les odeurs, le tactile.»

La recette, la cuisine sans filtre

Les cuisinières sont tout simplement au cœur de l’action, jusqu’à partager parfois la même scénographie, les mêmes gestes artisanaux (le ponçage d’un bois et le lissage d’un fromage ; tournevisser et creuser un melon). Toutes ces recettes (une centaine) ont même été réunies dans un livre publié par Phaidon. Certes, elles sont parfois tristounettes dans un traitement photo vertueux, elles n’ont pas la gloriole sexy et ramenarde du genre. Car précisément, elles nous poussent au-delà. À penser la nourriture autrement, loin de sa dimension quelquefois toxique, pesante. «Manger au studio tous les jours, plaisante Olafur, évite d’aller chez le médecin.» Elles sont comme des amies : indulgentes, présentes, vivant leur saison. Elles parlent de nous. Elles s’intéressent à notre peau, nos yeux, nos cheveux. Et sans doute nos pensées, nos songes, nos mots. La nourriture n’est plus alors cet élément anecdotique, pittoresque. Elle est au cœur d’un enchevêtrement savant, humaniste, aimant. Voici de gros raviolis chinois (baozi), des soupes blanches hivernales de légumes racines à la sauge, une salade de pois chiches acidulée. Ou encore des courgettes farcies à la ricotta et à la marjolaine.

Ce matin, les cuisinières sont venues préparer des tomates doucement confites. Elles ont ciselé les herbes, épilé le thym, trié la marjolaine. On pourrait penser qu’elles sont dans une doctrine étroite et damée (la cuisine végétarienne). Pourtant chaque jour, elles pensent à de nouvelles recettes. Parfois se plantent : «Une polenta à la rhubarbe, confesse l’une d’elles en rosissant, je pensais faire un tabac, ce fut une catastrophe. J’avais presque honte de revenir le lendemain !» 

Créer, échanger et changer

Dans ce livre Olafur Eliasson évoque une trilogie sacrée : manger, créer, travailler. Il se lève tôt. Il estime avoir les idées claires jusqu’à 11h. «Après je travaille, j’actionne et ensuite je mange.» Il est 13h. Dans la vaste salle à manger lumineuse, Olafur est là en bout de table. Chemise gris foncé, il mange tranquillement les haricots verts venus d’une ferme voisine, nos délicieuses petites tomates, des graines amadouées, le fromage blanc et les fines herbes ciselées. Nous buvons de l’eau. Tout autour, les différents ateliers se mêlent. L’ébéniste discute avec la cellule Little Sun composée de jeunes pionniers passionnés par l’une des dernières aventures du laboratoire : Little Sun, imaginée par Olafur et l’ingénieur Frederik Ottesen. De quoi s’agit-il ? D’une lampe solaire à LED destinée aux 1,1 milliard de personnes qui vivent dans des régions sans accès à l’électricité. Plus loin, les webmasters du département «virtuel» échangent des bonnes adresses de Copenhague, autre pôle d’Olafur (chipée pour vous : Hija de Sanchez, pour ses tacos exceptionnels réalisés par une ancienne de Noma). Ce laboratoire de Berlin est vraiment comme ce livre que nous évoquions en ouverture. Lorsqu’il est bon, vraiment bon, on se dit alors : que va-t-il changer dans ma propre vie ? C’est tout le bien que nous vous souhaitons en vous y plongeant.

Olivier Darné

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Olivier Darné