Sergueï Chtchoukine, Portrait

L’âme russe
en
héritage

Le Petit Prince, édition originale française (Librairie Gallimard, 1945) Le Petit Prince, original French edition (Librairie Gallimard, 1945).
In a Tropical Forest. Struggle between Tiger and Bull, Le Douanier Rousseau, 1908-1909.
In a Tropical Forest. Struggle between Tiger and Bull, Le Douanier Rousseau, 1908-1909.
André-MarcDelocque-Fourcaud, Louis Vuitton
André-MarcDelocque-Fourcaud, dans la salle Matisse à la fondation Louis Vuitton.

André-Marc Delocque-Fourcaud concrétise un rêve : voir réunis à Paris les chefs-d’œuvre fiévreusement collectionnés par son grand-père, Sergueï Chtchoukine. La revanche sur l’oubli d’un mécène méconnu de l’art moderne.

C’est une exposition comme il y en a une par siècle. Orchestrée par Anne Baldassari, l’ancienne directrice du musée Picasso, elle déploie des Monet, des Cézanne, des Gauguin, des Matisse, des Picasso par dizaines et remet en lumière un homme, Sergueï Chtchoukine, qui fut l’un des premiers à croire en ces artistes et à les exposer, au tournant du XXe siècle, dans son palais de Moscou. Les malheurs de l’histoire soviétique ont contribué à effacer des mémoires ce mécène avant-gardiste. L’accrochage des icônes de la collection Chtchoukine, qui se tient à la fondation Louis Vuitton, est une revanche sur l’oubli et le couronnement de cinq ans d’efforts des initiateurs du projet, l’historienne Natalia Semenova et André-Marc Delocque-Fourcaud, le petit-fils de Sergueï qui revient sur le destin grandiose et tragique de son grand-père.

D’où provenait la fortune de votre grand-père ?

De son père, qui était un grand industriel du textile. Il a eu dix enfants. Sergueï n’était pas l’aîné, mais c’est lui qui a hérité de l’entreprise paternelle. Il s’est forgé un œil au contact de son père et de ses frères, qui étaient tous collectionneurs. Il a commencé par acheter des paysages des écoles du Nord et a acquis son premier Monet en 1898, chez Durand-Ruel, ce qui a donné le coup d’envoi d’une première collection tournée vers l’impressionnisme.

Tout réussissait à Sergueï Chtchoukine jusqu’au tournant de sa vie, en 1905. Son fils cadet disparaît alors, sa femme est emportée par une maladie en 1907, un autre de ses fils se suicide en 1910. Est-ce que son implication si intense dans l’art est née de ces épreuves ?

Ce qui est certain, c’est qu’à partir de cette douloureuse période, il est passé d’une collection mondaine à une collection de passion, davantage tournée vers une peinture d’avant-garde. Les événements tragiques de sa vie l’ont conduit à donner à l’art une importance qu’il n’avait pas avant. L’art a redonné un sens à sa vie. Les dates sont éloquentes. Son épouse meurt le 2 janvier 1907 et dès le 19 janvier il dépose un permis pour surélever d’un étage son palais afin de transformer les lieux en un musée privé. À l’époque, il possédait déjà plus de 80 œuvres, dont 13 Monet et 5 Degas, mais il n’avait pas encore basculé dans la folie Matisse ou Picasso. Il rencontre le premier en 1906, le second en 1908, et en huit ans il achètera respectivement 38 œuvres de l’un et 50 de l’autre, parmi les meilleures de leur meilleure période !

Qu’est-ce qui vous impressionne le plus chez lui, son radicalisme ou son goût du partage ?

Le partage, selon moi, est essentiel. Il a ouvert son palais au public dès 1908 et il en faisait lui-même les visites. Dans le palais Troubetskoï, il y avait un salon de musique dévolu aux impressionnistes, un boudoir dédié à Cézanne, un cabinet voué à Picasso et un salon rose où tout – tentures, tapisseries, revêtements des fauteuils – était harmonisé aux œuvres de Matisse. Au-delà de l’acquisition des œuvres, sa collection reflétait aussi un art de vivre.

L’art moderne a bénéficié de deux grandes familles de collectionneurs pionniers : les Américains Stein d’un côté et les Russes Chtchoukine de l’autre. L’histoire occidentale a surtout retenu les Stein. Pourquoi ?

Parce que la collection de mon grand-père a été nationalisée en 1918, puis affectée à une institution, à Moscou, baptisée musée d’État d’art occidental moderne. En 1948, Staline a ordonné la liquidation de ce musée. Les œuvres ont été dispersées entre le musée Pouchkine de Moscou et le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, mais au nom de la lutte contre l’«art bourgeois», elles ont été interdites d’exposition. Lorsqu’elles sont réapparues aux cimaises de ces musées, après la mort de Staline, dans les années 1960, le nom de mon grand-père avait été effacé de l’histoire.

Considérez-vous que votre famille a été spoliée ?

Elle l’est, mais durant l’ère soviétique, la nationalisation de la collection a permis aussi sa sauvegarde. Si ma mère et moi avons entrepris des démarches à ce sujet, ce n’était pas pour récupérer les œuvres, mais pour légaliser leur transfert à l’État russe et restaurer la mémoire de Chtchoukine. Cette exposition réunit pour la première fois les icônes de sa collection dans un même lieu – comme autrefois dans le palais Troubetskoï –, grâce au musée Pouchkine et à l’Ermitage qui ont accepté de prêter, à eux deux, 130 œuvres. Le fait que cela se passe à Paris est pour moi très émouvant. C’est là que mon grand-père a acheté tous ses chefs-d’œuvre et qu’il est mort, en 1936, sans avoir jamais revu ses tableaux.

© Christian Cornelius (Xan) Krohn, ADAGP Paris 2016, courtesy Musée d’État de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg
© Henri (dit Le Douanier) Rousseau, courtesy Musée d’État de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg - Mathieu Martin Delacroix

plasticien,  Olafur Eliasson, Berlin

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Olafur Eliasson
Metteur en scène