livre, culture, bibliothèque

Ainsi
lisait Coco

Exposition
culture, channel
Exposition
Froment, exposition, commissaire

Jean-Louis Froment, commissaire de l’exposition.

Mode, Lagerfeld, Chanel

Karl Lagerfeld pour Chanel, collection Croisière, 2009-2010.

Note, Chanel

Note manuscrite de Gabrielle Chanel : «La vie qu’on mène est toujours peu de chose, la vie qu’on rêve, voilà la grande existence parce qu’on la continuera au-delà de la mort.»

Chanel, haute couture, 1983

Karl Lagerfeld pour Chanel, haute couture automne-hiver, 1983-1984

Sous l’impulsion de Jean-Louis Froment, le Ca’ Pesaro à Venise propose un portrait inédit de Coco Chanel. Celui d’une femme cultivée, dont le goût pour les livres exprime une modernité en pleine construction. Mais au-delà du portrait en creux de la créatrice, c’est une réflexion plus large sur la symbolique du livre qui se dessine.

La tête de la jeune fille est un peu basculée, assoupie. Le corps fait mine de glisser, sur le fauteuil de jardin en osier, sans pleinement s’abandonner. Car les paupières sont closes, mais les pensées quelque part, accrochées à ce livre, lui-même suspendu à la main. S’il fallait résumer la bibliothèque de Gabrielle Chanel, tout pourrait tenir dans cette petite photographie saisie vers 1908, lorsque la jeune femme, à l’orée de son destin, balance de l’austérité intellectuelle des années d’orphelinat au bouillonnement culturel du monde par lequel elle a choisi d’être adoptée. La voici donc, Coco, éduquée au couvent comme Emma Bovary, prête à prendre sa revanche sociale, à masquer la modestie des origines, à rattraper le sort dans une boulimie de connaissances. Pour se construire, elle monte ses propres murs, des collections de livres, reliés de façon sérielle par Germaine Schroeder. L’armure de la répétition graphique, pour protéger l’intimité du dedans. À commencer par cette marque qu’elle y laisse comme un baiser, un «C» très doux, tracé au crayon à papier.

Ouvrons alors le livre, les livres. C’est ce que Jean-Louis Froment, insatiable sondeur de l’architecture mythologique de la maison Chanel, nous propose en réunissant une grande partie de la bibliothèque de Mademoiselle au Ca’ Pesaro, à Venise. Pour commencer, il lui a fallu retrouver les ouvrages, en faire un inventaire qu’il espère exhaustif, reconstituer un corpus aujourd’hui divisé entre l’appartement historique de la créatrice, rue Cambon, et les livres dispersés chez ses ayant-droits. Voici qu’apparaissent d’abord des doublons : les ouvrages de collection, et ceux qui peuvent réellement être lus, touchés, flétris. Verlaine, Stendhal y figurent en double. La Bible, en triple. Puis Jean-Louis Froment note un goût prononcé pour la poésie – qui occupe la moitié de la bibliothèque. Si la créatrice connaît ses classiques et leurs femmes superlatives comme Catherine de Médicis, Antigone ou Jocaste, elle marque surtout un furieux goût pour la littérature contemporaine. Un goût tel qu’elle s’éprend aussi de ses auteurs, se lie d’amitié amoureuse à Cocteau, d’amour charnel à Reverdy.

C’est à cet instant très précis que Jean-Louis Froment ouvre la porte des rêves, pour quitter les rayonnages et esquisser le portrait d’une époque. La bibliothèque de Gabrielle Chanel entre soudain en résonance avec son temps. Les tableaux de Picasso – dont l’énigmatique Femme dans un fauteuil lisant (1916-1917) – jalonnent l’espace comme des boussoles. Le curateur tisse une toile, convoque les Dada, Joan Miró, Iliazd, Igor Stravinsky et les frères Giacometti, lance des passerelles, veille à vous perdre pour mieux vous retrouver. La lecture docile n’est pas de rigueur. Ici, on lit entre les lignes tout en les chahutant, car ces livres construisent Coco Chanel, construisant donc, par ricochet, le vocabulaire de la maison de couture actuelle.

Jean-Louis Froment superpose ensuite les résonances, en palimpsestes. Des vêtements créés par Karl Lagerfeld se glissent dans le millefeuilles des lectures. Venises, de Paul Morand, face aux tenues d’inspiration vénitienne de Lagerfeld ; les auteurs russes, bien sûr, en écho à la collection Paris- Moscou (2008-2009). Les images entrecroisent les mots, et le visiteur devra en assimiler la richesse. C’est une exposition, d’ailleurs, qui ne se picore pas en quelques minutes. Personne ne vous en donne les clés, volontairement. Pas de parcours fléché, pas de cartouches, pas d’incipit : «C’est une exposition structurée comme un poème : un espace ouvert dans lequel le visiteur peut entrer par les strophes ou les silences, pour écrire sa propre narration, et même relire l’ensemble.»

Au-delà de la qualité des éditions acquises par la créatrice, on observera la dimension affective de l’objet, qui semble aussi passer de main en main, au gré des mots griffonnés, des dédicaces. Chanel hérite des livres de Boy Capel, en reçoit d’autres de Misia Sert. Certains se transforment même en lettres, en déclarations (dont celle de Pierre Reverdy : «Le temps qui passe / Le temps qu’il fait / Le temps qui fuit / De mon obscure vie j’ai perdu la trace / La voilà retrouvée plus sombre que la nuit / Mais ce qui reste clair c’est que de tout mon cœur je vous embrasse / Et qu’importe tout ce qui suit»). Le livre se confie donc comme un don, ce que l’exposition souligne de la plus juste des façons : par la présence d’une immense bibliothèque contemporaine, miroir de celle de Gabrielle Chanel. Sur les murs, nulle directive. Mais cette salle est une invitation. À la lecture. La Vagabonde, Le Marchand de Venise ou les Poésies de Mallarmé… Chaque visiteur est convié à choisir son propre livre. Car c’est ainsi que lisait Coco.

 

CULTURE CHANNEL, LA FEMME QUI LIT

Jusqu'au 8.01. Ca'Pesaro, Santa Croce 2076, Venise.

www.capesaro.visitmuve.it

© Ferréol de Nexon

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