deux roues, NIOCSIN, cavaliers
Princes
des villes
À l'heure de la fermeture des bureaux, une nuée de deux roues et d'autos envahit les rues de NIOCSIN, le quartier des cavaliers
cavalier, cheval, Hamdallay

Un cavalier observe la course, perché sur son cheval, au bord de l’hippodrome d’Hamdallay

Awa,Hamdallaye,chance

Awa passe son dimanche après-midi à Hamdallaye en compagnie des champions confirmés et de jeunes garçons venus tenter leur chance.

figure, apprentis, garage

Athlétique et charmeur, Sogho est la figure emblématique des cavaliers de la rue, le héros des apprentis du garage de son quartier.

Entraînement, galop, l’hippodrome

Entraînement à plein galop sur l’immense étendue de l’hippodrome.

héritier, lignée, maîtres-cavaliers

Madi Dermé, héritier d'une grande lignée de maîtres-cavaliers.

trot, rochers, pierres sacrées

À trois heures de trot de la ville, les cavaliers rejoignent la colline aux rochers et bivouaquent sur ses pierres sacrées.

Casa da Música, Rem Koolhaas, Boavista

Ahmed, petit prodige couvé par les cavaliers de Madi Dermé, supplante déjà les talents aguerris de l’hippodrome.

camions, carrioles, lunettes

Protégé de lunettes hublot pour supporter la poussière, torse nu dans la touffeur du soir, Souley laisse passer camions et carrioles.

princes des villes, Burkina Faso

Fanta en souveraine, dans un îlot forestier qui borde Ouagadougou.

Casa da Música, Rem Koolhaas, Boavista
princes des villes, Burkina Faso
princes des villes, Burkina Faso
princes des villes, Burkina Faso

Sur les avenues poudreuses de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, paradent de jeunes gens à cheval, descendants de la garde royale mossi disparue il y a plus d’un siècle. Écrivain et photographe, Philippe Bordas dresse un portrait magnétique de ces cavaliers d’outre-temps.

Enclavée au cœur brûlant de l’Afrique, posée au centre d’un pays sans accès à la mer, privée de la fraîcheur nourricière du fleuve Niger, Ouagadougou demeure immobile sous le ciel. La ville est plate absolument, un dessin sur le sable, tracée selon la quadrature de l’ancienne administration. Une ville mûre comme un fruit tranché, perdue sous le jour blanc, décolorée à mesure que la chaleur arrête le temps.

Ouagadougou est une ville si lisse que seuls les cavaliers dépassent l’horizon ; si droite qu’ils resplendissent toujours au bout des avenues, plus aériens que les scooters et les autos qui les effleurent à chaque flanc. Les lanières de bitume flottent sur le sol rouge. Sur ce cadastre tiré au cordeau, ces géométries sèches habitées de vent tiède, les chevaux burkinabés se découpent dans le ciel, pris entre le passé et le présent, comme les statuettes immuables d’une féerie.

À l’origine, Ouagadougou s’appelait Kombemtinga, la «terre des princes».

À travers l’échiquier urbain

Sur ce damier sans gratte-ciel ni fortifications, les cavaliers restituent la magie d’une ancienne prééminence. Le cheval est l’animal fétiche de la nation et les cavaliers sont ses princes, libres à se mouvoir parmi les véhicules, sous le nez des gendarmes et des policiers. Ils ont tous les droits et suscitent l’admiration des passants, attisent l’œil des femmes. Au feu rouge, ils côtoient les deux-roues en nuée, les vélos, les ânons sous le joug des charrettes accablées de fagots, queues fouettant les pare-chocs. Là, dans les dernières rougeurs du soir, émergés de la neige des pots d’échappement, les jeunes cavaliers dominent la meute fiévreuse et détalent les premiers, torses nus et musclés, posés à cru sur les montures amaigries par le manque de foin.

La première fois que je suis venu à Ouagadougou, j’ai été intrigué par ce quatuor d’élégants. Deux garçons et deux jeunes femmes comme appariés pour le ballet urbain, hautains et modestes, sans crainte de la battue des engins mécaniques ruant à leurs côtés : une escouade de grand style, allant à cheval à la buvette ou chez le braiseur de viande, traversant la ville, les rues goudronnées comme les ruelles de terre ocre, se retrouvant devant les bars de nuit, les terrasses-dancing, nouant les rênes aux grilles, près des Toyota et des BMW. Une manière de groupuscule branché qui, en place des scooters rutilants ou des Mini Cooper de Paris ou de Londres, aurait choisi un assemblage de chevaux noirs, blancs et bruns.

Aristocrates sans artifice

Des jeunes sans fortune, agrégés aux petits boulots, mais formés depuis l’enfance au libre galop et aux spectacles équestres, virtuoses à monter, à donner des fantasias pour les mariages et les fêtes locales, en tirant quelques billets et la reconnaissance accordée aux auteurs des fortes prouesses. Des Tziganes sahéliens, vivant au jour le jour d’expédients et de rêves diffus, vêtus sans artifice, grandis de l’altitude de l’animal.

Au bout de quelques jours, au gré des thés forts dégustés sous l’auvent du quartier de Niocsin, j’ai compris qu’ils étaient presque tous, de près ou de loin, descendants des cavaliers et des cavalières de la cavalerie royale vaincue par les Français, un siècle plus tôt, au moment de la conquête. Reine impassible du quatuor, Alice avait pour lointaine ancêtre l’une des amazones si redoutées de la garde du roi. Disposées près des cavaliers-archers protégés de boucliers de peau, les guerrières étaient de jeunes vierges qui surgissaient poitrine nue, talismans en bandoulière, semant la terreur dans les rangs des ennemis, pétrifiant les regards par leur nudité, lacérant à coups de lance courte.

Un cheval et des poussières

Ce pays si sec, si lisse, le Burkina Faso – «pays des hommes intègres» – est posé au centre de l’Afrique de l’Ouest sur un plateau dénué de reliefs, entre le Mali, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin et le Niger. Ici règnent le soleil inlassable et la sape usante de l’harmattan. Ici, le cheval est la seule richesse naturelle, le signe immuable de la noblesse. Ici, dans l’ancienne Haute-Volta, le cheval ne définit pas seulement le rang et le prestige. Il signifie l’appartenance à la grande histoire. Il stipule le pays. Il en est le mythe fondateur. Il orne ses armoiries. C’est ici, sur cette terre paysanne isolée du monde que s’implantèrent jadis les plus fameux et redoutés cavaliers d’Afrique, les cavaliers mossi.

Les jeunes Burkinabés ont oublié les épisodes de la colonisation et ceux de l’indépendance mais, comme les plus vieux, ils gardent au cœur la splendeur de l’empire mossi qui, huit siècles plus tôt, s’étendait du Ghana au Mali et partout propageait l’écho d’une cavalerie de 10 000 chevaux.

Le bastion de Niocsin

Dans la cour de la famille Dermé, les maîtres-cavaliers burkinabés, un forgeron coule le bronze en ébullition dans un moule de terre. Impressionné par leur génie de la forge et de la pratique équestre, un ancien souverain avait offert aux Dermé le quartier tout entier. Désormais cette maison-écurie, temple informel du dressage, est dirigée par Madi Dermé, la quarantaine musclée, fils du fondateur et d’Alizeta, une femme sans âge, reine cavalière et descendante du Mogho Naba, le roi traditionnel mossi. Accolé à un mur de terre, un conteneur défoncé, repeint et décoré d’un portrait de Che Guevara, offre de l’ombre à un cheval. Les enfants jouent et crient. Un tableau noir sous un acacia attend l’instituteur payé par les familles de la ruelle pour faire classe en plein air. Dans des stalles de banco, sous un dais de feuilles tressées, patientent les autres montures. Près des pieds du forgeron, des gouttes de bronze constellent la terre noircie de résidus de métaux.

S’appuyant sur la cavalerie fournie par sa noblesse, le Mogho Naba défia les royaumes voisins, opérant une incursion jusqu’à Tombouctou. L’empire survécut et ne s’effondra vraiment qu’en 1896, sous l’assaut des troupes françaises. Craignant l’importance totémique du cheval comme la radiance politique et mystique du cavalier, les militaires de la métropole détruisirent la cavalerie, les arcs et les tenues, tous les harnachements. Des familles cachèrent des vestiges, des étriers, des boucliers, des pointes de lance et de flèches. L’accession du pays à l’indépendance ne restaura pas la puissance équestre. Il fallut l’effort souterrain des historiens locaux, de Madi Dermé et de son père, pour reconstituer la tenue et l’aura des cavaliers royaux et les donner en spectacle, en retour mémoriel, aux nouvelles générations.

Figures libres

Sous l’auvent, près des brebis endormies, face aux camionneurs maquillés de cambouis, les quatre se retrouvent autour du thé en ébullition. Awa et sa coiffe énorme. Alice la princesse distante. Sogho le rasta. Souley le narquois.

Long lascar, fin et dessiné, coiffé d’un composite de tresses jamaïcaines travaillées à l’africaine, Sogho vient de la rue et ne connaît rien d’autre que le bastion des cavaliers. Plus trapu, plus espiègle, Souleymane dit Souley descend d’une lignée. Les siens montaient tous à cheval – sauf son père, qui a cassé le lien et obligé le fils à étudier. Souley a refusé l’école, préférant les chevaux. Le père l’a puni, mais rien n’y a fait. La famille a consulté une vieille divinatrice qui a conclu que le grand-père cavalier revivait en lui, qu’il était par lui habité. Ainsi Souley s’est-il retrouvé dans la troupe de Sogho. Dix ans plus tôt, tous deux écumaient les courses de tiercé sur l’hippodrome poussiéreux du quartier d’Hamdallaye. Mais ce temps est achevé, le tiercé fini.

Cheveux plaqués, fière et sensuelle, Alice avance devant les garçons. Une Tina Turner nonchalante. Enfant-cavalière, elle faisait de la voltige, la lenteur souveraine n’empêchant pas les acrobaties viriles. Habillée d’une robe en lamé, telle une danseuse de James Brown, elle montre l’indifférence et la fierté des amazones de la légende. Elle a travaillé dans une mine d’or, puis chez un riche expatrié américain, mais elle agit en reine. Protégée de tresses plus végétales qu’humaines, Awa, quant à elle, est sans généalogie royale et travaille plus que les autres pour mériter sa place dans les cavalcades.

L’écho du passé

Cent ans plus tard, les cavaliers des ruelles défoncées de Niocsin ont ressuscité l’aristocratie passée. Dégrisés du foot et des virées à moto, ils ont réveillé l’art perdu de leurs aïeux. Ils tiennent le portable d’une main, la bride de l’autre : ils sont devenus d’un autre monde, des spectres contemporains, les ombres riantes des cavaliers enfouis dans le cœur des gens. Le pays qui perd son totem devient vacant à soi, injustifié : les cavaliers burkinabés ne se sont pas résolus à abandonner leur force définitoire. Les nécessités banales de la mondialisation n’empêchent pas la survivance d’un principe séminal et des vertus d’excellence que sont la prestance et le courage, le geste parfait. L’usage des petits ânes si nécessaires au transport du bois de chauffe n’exclut pas la présence des chevaux à selles et harnais ouvragés.

"Ici, le cheval ne définit pas seulement le rang, il signifie l’appartenance à la grande histoire".

Lieu d’écriture

Princess' Yenenga Lodge

Sous l’auvent de tôles en fusion, dans le quartier de Niocsin, à la croisée de ruelles défoncées par les averses, j’ai attendu chaque jour que la chaleur décroisse et que les chevaux soient sortis de l’écurie. Adossé à la tablette d’un conteneur vide réformé en débit de boissons, j’ai bu un Coca et pris des notes pour Cœur-Volant, mon livre en cours, bercé par les discussions des cavaliers affalés près de moi sur des nattes, entre chiens et moutons, levant chacun le bras pour recevoir un petit verre de thé noir. Les garçons taquinaient les filles. Les adolescentes s’en allaient, sentant que la conversation ne les concernait plus. Nul ne savait qu’au même moment, au cœur de Ouagadougou, j’écrivais sur Paris et poursuivais mon hommage à la femme rencontrée à 20 ans, énervé par les mouches et le sucre qui colle les doigts : «Quand j’aurai reçu ma position du Bureau des longitudes, quand je saurai quels bouts de pays froids et chauds mes phrases sauront lier, si elles ont jamais ce pouvoir de lier, ce jour-là, le fil de ma voix enlacera un millionième suffisant de l’univers et ce millionième hanté des deux pôles formera un arc régulier au-dessus de nous deux.»

Princess’ Yenenga Lodge

Situé près du centre, dans un quartier résidentiel très arboré, à deux pas de l’ambassade de France, l’hôtel Princess’ Yenenga est bâti de plain-pied au milieu d’un jardin exotique, sur le modèle d’un lodge chaleureux imprégné de couleurs africaines apaisantes. L’endroit est calme, doté d’une quinzaine de chambres, principalement fréquenté par les diplomates et les hommes d’affaires. Des terrasses brumisées et une piscine permettent de profiter de la végétation et des oiseaux sans subir la chaleur.

Princess’ Yenenga

lodge 651, avenue de la Grande-Chancellerie, Ouagadougou. Tél. +226 25 30 63 16 ou +226 70 21 63 15.

www.princessyenengalodge.com

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Carnet d’adresses

Princess’ Yenenga

lodge 651, avenue de la Grande-Chancellerie, Ouagadougou. Tél. +226 25 30 63 16 ou +226 70 21 63 15.

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S'y rendre

www.airfrance.com

Flight frequency

Air France dessert Ouagadougou par 5 vols au départ de Paris-CDG.

Aéroport d'arrivé

Aéroport international de Ouagadougou.
En centre-ville.
Tél. +226 50 30 65 15 et +226 50 30 78 48.

Bureaux Air France KLM

A l'aéroport.

Réservations

— Depuis la France : tél. 3654.
— Depuis l’étranger :
Tél. +33 (0) 892 70 26 54.

À voir

Lors de Paris Photo, la galerie Renos Xippas expose les cavaliers de Philippe Bordas au Grand Palais. Grand Palais, avenue Winston-Churchill.
www.parisphoto.com
www.xippas.com

A lire

Philippe Bordas est notamment l’auteur de
L’Afrique à poings nus (Le Seuil) et des romans Forcenés, Chant furieux et Cœur-Volant (Gallimard).

Burkina Faso
Olizane, coll. Guides Olizane Découverte.

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