Apeloig, lettre, seigneur

le seigneur des
lettres

Philippe Apeloig

décoration, décor, meubles

La typographie originale dessinée par Philippe Apeloig pour la collection de montres Slim d’Hermès.

typographie, originale, dessinée

La typographie originale dessinée par Philippe Apeloig pour la collection de montres Slim d’Hermès.

Esquisses, affiche, exposition

Esquisses pour l’affiche de l’exposition Les Suisses de Paris, actuellement au Museum für Gestaltung de Zurich.

montre, horlogerie
Montre Hermès
Apeloig, lettre, seigneur

Philippe Apeloig

Hermès, Roland Barthes

«Fragments d’un discours amoureux», carré Hermès qu’il a imaginé à l’occasion du centenaire de la naissance de Roland Barthes.

Philippe Apeloig
Il se définit lui-même comme un funambule et pourrait presque se présenter sur un fil tendu. Tel un «Y». Car le graphisme est son royaume.

Il est une référence majeure, formé auprès des plus grands, glissant du musée d’Orsay à de multiples collaborations : chez Hermès, la montre Slim, le foulard «Fragments d’un discours amoureux», l’affiche du Saut, le grand concours hippique de la maison ; et bien sûr nombre d’affiches d’opéra, de théâtre ou d’expositions dont la sienne, Typorama, qui s’est tenue en 2014 au musée des Arts décoratifs. Il nous reçoit dans son atelier de la rue La Fayette, à Paris. Habillé sobrement – pull à col marin, pantalon velours gris –, chaussures montantes. Mains nues.

Comment procédez-vous pour créer une montre, une affiche ? En immersion profonde ou en effleurant le réel de façon transversale ?

Alors qu’on devrait faire le contraire, je vais du plus complexe vers le plus simple. Je fonctionne à l’épure. Je m’inspire pour cela du travail des sculpteurs comme Brancusi ou encore Giacometti. Lui, procédait par élimination. Il n’accumulait pas la glaise. C’est une ligne de conduite qui exclut tout superflu et décoratif. Dans la montre Slim d’Hermès, il fallait ainsi accompagner le concept de légèreté et de finesse.

Vous qui travaillez l’épure sans cesse, des espaces de votre vie compensent-ils cette ascèse par une dimension touffue ?

Non. J’aime le baroque dans l’architecture, dans l’écriture avec notamment García Márquez, mais je reste fidèle à ma démarche de funambule : pas trop lourd, pas trop léger. Je peux me passer de nombreuses choses. J’ai autant appris à voir qu’à ne pas voir et ne pas me polluer.

Précisément, y a-t-il des éléments dont vous vous séparez à regret ?

Humm… Ce n’est pas toujours facile de faire des choix. Je procède par allers-retours avec une obsession : l’unité. Chaque chiffre a sa vie : les 6 et 9 sont jumeaux. Le 2 n’a rien à voir avec le 4, le 7 a sa diagonale. Je pourrais faire un chiffre plus beau que les autres en rajoutant un trait, mais à cet instant, il se désolidarise des autres et quitte l’harmonie.

À part le chocolat, comment nourrissez-vous votre œil ?

Ah ! j’adore le chocolat. Il m’apporte de la vitalité. C’est un moteur. Je suis d’autre part quelqu’un d’urbain. J’aime le chaos de la ville, ce qui est beau, riche et laid. Je lis beaucoup, je vais dans les musées. La danse m’a beaucoup apporté, dans l’épure, le mouvement, la conjugaison de tous les arts comme avec Cunningham.

On a l’impression que vos lettres ont suivi l’Actors Studio…

J’ai toujours essayé de comprendre comment on pouvait apporter le mouvement à ce qui est par essence immobile. Ça me fascine. Donner la notion de rythme, de déplacement, la profondeur, la perspective, personnifier le Saut par exemple pour en composer l’affiche. Ne pas chercher l’illustration que je trouve parfois trop bavarde, trop littérale, j’ai envie que l’imagination travaille. Je me suis donc attardé sur le a du mot saut. Nous avons ouvert les obliques pour créer un mouvement, respecter, épouser l’effort du cheval et du cavalier.

Travaillez-vous le vide ?

Oui, comme l’architecte. Il sculpte le vide, le façonne. Ce n’est pas l’absence, mais tout l’art de la typographie : jouer avec l’ombre et la lumière. À cet égard, j’aime bien l’effacement, l’allusif, ne pas tout dire pour que l’œil entre en scène, complète ce qu’il manque. Vous trouvez cela avec Matisse. Avec Hitchcock. Leur grand talent, c’est de suggérer, de vous entraîner.

Sans parler du graphisme militant, quelle est dans votre travail la dimension de l’engagement humain ?

J’aurais du mal à être persuasif dans l’engagement politique, j’y serais même maladroit. Pour reprendre Gide, on ne fait pas de belles choses avec de beaux sentiments. En revanche, loin de l’activisme, tous les jours se crée avec nos interlocuteurs un véritable engagement fondé sur des valeurs, le respect de l’autre, des différences. On est même tenu d’apprendre. Sur le saut équestre, je n’y connaissais rien, et j’en avais un intérêt réduit. Il s’agit donc de se mettre en difficulté, en vulnérabilité et ensuite avancer ensemble.

Le graphisme semble être de nature docile, traduit-il à la lettre ?

Pas du tout. Je crois même volontiers que lorsqu’on a longuement travaillé un sujet, après s’en être éloigné pour mieux y revenir, arrive le moment de la conviction, de la compétence. Il s’agit donc de défendre une idée, quitte à entrer en désobéissance, c’est presque un devoir. Non par provocation, mais pour mieux avancer. 

Y a-t-il des lettres qui vous résistent ?

Pas vraiment. Le «k» présente une difficulté attrayante, alors que le «o» et le «i», apparemment simples, sont plus difficiles car il y a peu d’éléments à l’intérieur…

À force de regarder, vous qui voyez loin, que voyez-vous ?

La lumière.

Stéphane Braunschweig, théâtre

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