Parfum Galop d'Hermès
Amours contraires

Ryoko Sekiguchi, écrivain et traductrice, au restaurant Botanique, 71, rue de la Folie-Méricourt.

Ryoko Sekiguchi, writer and translator, in the restaurant Botanique, at 71, rue de la Folie-Méricourt.

Danse, postures

Extrait du film conçu par le chorégraphe Angelin Preljocaj pour la sortie du parfum Galop.

Parfum Galop d'Hermès
Parfum Galop d'Hermès
Christine Nagel

Christine Nagel, directrice de la création Hermès Parfums.

visuel, ambiance
Parfum Galop d'Hermès

Tel un pendule espiègle, Galop, le nouveau sillage de la maison Hermès, oscille entre le velouté du cuir et la rose aérienne. Un savant roulis parfumé qui puise dans l’histoire équestre du célèbre sellier.

Ce vacillement, indicible, viscéral, d’une magnitude absolument égoïste, peu de personnes le connaissent. Ce trouble que l’on ressent, à mesure que se livrent au visiteur les cuirs enfermés dans la «cave à cuir» du sellier Hermès. Parce qu’il faut être du sérail pour en traverser la secousse, sentir cette volute animale infuser l’air, vous courir sur l’avant-bras comme un frisson.

Christine Nagel a cette chance. La première fois, elle faisait un peu ses classes. Elle venait d’arriver, en tant que parfumeur de la maison – en vue de succéder à Jean-Claude Ellena – et voulait s’imprégner des moindres recoins des métiers. Une façon instinctive de réaliser sa propre réserve à émotions, pour y puiser, un jour, ses narrations olfactives.

Affinités naturelles

La voici donc, dans cette cave. «C’est un lieu secret – dont on ne peut dire où il se cache. Un véritable coffre-fort où des centaines de cuir se trouvent là, roulés et blottis les uns contre les autres, comme des roses. Toutes ces couleurs m’ont émerveillée. Mais plus que tout, il y avait cette odeur de cuir. Une belle odeur, qui flotte et enveloppe tout.» Les matières lui sont alors présentées – «à la manière des tapis d’Ali Baba». Elle en écoute le bruit, les touche, les sent aussi. Jusqu’à fondre littéralement pour une petite peau Doblis, un cuir de veau au toucher de velours. «En l’effleurant, j’ai réalisé que le cuir était un élément hautement féminin. Élégant, tactile, doux, mais doué aussi d’une certaine force. Celui-ci avait en plus la faculté d’être à la fois employé pour sa chair (le côté lisse) et pour sa fleur (le côté velours).» Comme d’autres traceraient quelque croquis dans les marges, Christine Nagel essaie de retranscrire en parfum cette confrontation des contraires. Rien d’une commande, juste l’envie de saisir et écrire l’instant, la «tactilité de la matière». Elle envisage une embrassade, sans lutte d’egos. La force et la douceur, l’animalité du cuir et la gracilité d’une rose, «sans que jamais l’un ne domine l’autre».

Naissance d’un classique féminin

Ce vacillement indicible, le parfumeur en donne donc une lecture très intime, pensée pour une audience sensible aux oscillations olfactives masculin-féminin. Le lexique est impressionniste, ramassé dans une formule courte. Si l’idée de départ relève d’une simplicité désarmante – faire danser la rose et le cuir –, en trouver l’équilibre nécessite de longs mois. Une rose turque affirmée et enveloppante, rendue à sa dimension charnelle par une larme pulpeuse de coing. Un souffle de bergamote, pour l’effet frais en tête. Quelques éclats de safran, pour piquer de mordant les notes cuirées. Au gré des moments, on se glisse dans l’effluve par sa face cuir ou par son tempérament rose, ce qui lui confère une certaine profondeur sensorielle. La suite se devine. Le petit croquis du parfumeur se transforme en un premier grand féminin. Un Galop, tout en maîtrise et lâcher prise, symbole d’une dualité olfactive qui tutoie la terre et les airs.

Hermès l’enchâsse dans les formes, en l’occurrence celle d’un flacon retrouvé dans ses archives. Un cadeau créé pour l’ouverture du magasin de New York, en 1930. L’objet est un peu fou : treize pièces polies à la main, une structure vissée (et dévissable, ce qui le rend rechargeable), une silhouette ne tolérant qu’un seul volume de jus, à savoir le format 50 ml – «au-delà, le flacon perd tout son intérêt esthétique». Il faut avoir une certaine force de caractère pour lancer un nouveau parfum dans un format unique, le concevoir avec ambition, sans contraintes de prix, prendre le temps de son développement et ne pas se plier à l’exercice fatidique du test à petite échelle avant le lancement en grande pompe. C’est ce que Christine Nagel apprécie dans sa nouvelle maison. Elle aimerait que le monde de la parfumerie s’autorise ce genre de folie délicate. Pour l’heure, enivrée de sensations, elle trace déjà les contours de sa prochaine création.

Le parfumeur Christine Nagel envisage une embrassade, sans lutte d’egos. La force et la douceur, l’animalité du cuir et la gracilité d’une rose, «sans que jamais l’un ne domine l’autre».

© Vasken Toranian - Jackie Nickerson - Thomas Pico - Sofia & Mauro © Thomas Pico

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