Cavalcade céleste

L’habitude nous fait oublier que, même si l’on est de droite, c’est toujours par la gauche que l’on monte dans un avion de ligne. L’explication n’est pas technique, elle est historique. Et je ne vous cacherai pas qu’elle fait mon bonheur. Au début du siècle dernier, les premiers pilotes d’aéroplanes étaient des officiers qui, pour la plupart, sortaient des rangs de la prestigieuse cavalerie. Les photos de l’époque l’attestent : sous les ailes, ils portaient le casque, le baudrier, les bottes et les pantalons bouffants de leur arme. Ne leur manquaient que les éperons et la cravache. Ils grimpaient dans le cockpit comme on se met en selle, du côté gauche. Par tradition, en effet, l’épée des chevaliers du Moyen Âge et le sabre des hussards de l’Empire se portaient à gauche afin de permettre aux droitiers, au moment du combat ou de la charge, de les dégainer au plus vite. En plaçant d’abord leur pied gauche dans l’étrier gauche, ils pouvaient se hisser facilement sur le cheval sans être encombrés par leur lame et sans risquer, au montoir, de blesser leur monture. Lorsque la cavalerie disparut et qu’on cessa de galoper armé, on continua naturellement de monter, tournant le dos à la tête du cheval, la main gauche tenant les rênes accrochée au pommeau, par le seul côté gauche. Les pionniers de l’aviation d’autrefois, tournant cette fois le dos à l’hélice, ont donc escaladé leurs drôles de machines volantes avec la technique et la souplesse des cavaliers. Aujourd’hui, on pénètre dans la cabine d’un Airbus A380 ou un Boeing B777 de la même manière que le cow-boy saute dans sa selle et que Bartabas «entre» (un verbe qu’il affectionne) dans le cheval. En somme, le passager d’Air France, cette flotte de Pégase, est un centaure qui s’ignore. À cheval ou en avion, il s’agit toujours de monter et d’atteindre, entre terre et ciel, cet espace invisible où l’air est plus pur et l’être humain connaît la béatitude. Voilà pourquoi, plus je monte, moins j’ai envie de descendre. En selle, je suis sur un petit nuage. C’est mon paradis.

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