L’homme d’Aran

L’homme
d’Aran

L’homme d’Aran

Rien est un mot spécieux qui ne veut rien dire. Rien m’a toujours mis la puce à l’oreille.

L’homme d’Aran

Il est faux de penser que lorsque la vie est faite de peu, on brode. C’est le contraire : avec un vent de quatorze Beaufort qui condamne trois mois sur douze les îliens à un mutisme presque total on n’a pas le temps d’enjoliver, on va à l’essentiel.

Extraits du «Journal d’Aran», les mots rocailleux de Nicolas Bouvier racontent la beauté sauvage de ces îles irlandaises. Comme autant d’échos burinés par les vents, saisis en vert et gris.

Galway III

On m’a dit : «Laissez votre voiture au bord du champ de raves et donnez la clé au pompiste.» On m’a dit : «L’avion aura du retard, vous avez tout le temps.» Nous avions tout le temps. Dans l’espèce de roulotte qui sert de salle d’attente, autour d’un poêle de fonte chauffé au rouge, il y avait un curé muni des sacrements, une mère avec trois gamines blafardes pareillement vêtues de demi-bas et de jaquettes lie-de-vin achetées aux soldes à Galway, qui grattent et elles se grattaient les mollets avec cet air buté et «en dessous» qu’ont si souvent les fillettes, une vieille au chignon blanc soigneusement tiré tenant sur ses genoux un panier de jonc épousant exactement la forme d’une poule avec un trou pour le col et la tête qui en sortait bec ouvert et balayait ce minuscule local dans une giration affolée, une jeune garce bottée d’une élégance ébouriffante qui lisait 1984 d’Orwell avec juste un an de retard, ne regardant personne, tournant les pages avec des ongles dorés d’un ovale parfait, une brebis dont la patte arrière gauche venait d’être plâtrée par un vétérinaire de la côte et qui ferait le voyage dans la soute à bagages, enfin le pilote très rassurant dans sa tunique fripée qui a fait passer tout le monde sur la balance comme si nous étions ici pour perdre du poids, puis le mugissement béni du moteur sur la mer qui vire au noir. Atterri à Inishmaan dans un pré à peine balisé, le temps de déposer le curé, sa burette et quelques paquets fortement ficelés puis reparti pour la «Grande île» (Inishmore) sans même avoir coupé le moteur et pour le vol le plus court inscrit dans les tabelles de l’aviation commerciale, soit trois minutes quarante-cinq secondes.

Kilmurvy, Aran

Aujourd’hui, tout ce qui pouvait être repris sur la roche l’a été ; pour l’essentiel l’île appartient à ceux qui, au prix d’un labeur inconcevable, ont fait passer cet immense caillou du gris au vert tendre, l’ont transformé en paradis pour les botanistes et les ornithologues. Lorsque, du haut des falaises de l’Ouest, on regarde cette résille de murets – mis bout à bout : douze mille kilomètres – qui couvre toute l’île et semble la maintenir dans un filet aux mailles serrées, et que l’on considère la rusticité des techniques utilisées, tout ce que les Irlandais racontent avec complaisance sur leur indolence et leur incurable rêvasserie fait figure de calembredaine. Il est vrai que ces mêmes Irlandais se flattent en riant d’être les meilleurs menteurs de la côte atlantique, en quoi ils ont raison.

Kilmurvy

Je me souviens qu’en Macédoine on ne pouvait s’arrêter dans un village – même le plus pauvre – sans s’entendre dire : «Ah, vous êtes venus goûter notre eau», chacun prétendant avoir une source meilleure que celle des voisins. On vous regardait, avec une attention inquiète, boire le verre embué qu’on vous avait tendu, comme un goûteur de grand cru, et vous aviez avantage à ce que vos claquements de langue et compliments fassent le carat. À ce jeu, l’air d’Aran gagnerait tous les concours. Tout le bien que je pourrais dire de celui qu’on respire ici, dans cette météo déchaînée, avec sa saveur de fenouil sauvage et sa vapeur d’eau de mer en suspension, resterait en dessous de la vérité. Il dilate, tonifie, saoule, allège, libère dans la tête des esprits animaux qui se livrent à des jeux inconnus, hilarants.

Kilmurvy, le 18 février au matin

Laissé Michael aux prises avec un paysan qui remontait de la grève avec une charrette de varech. Ils parlaient gaélique ; je sais seulement qu’il s’agissait du prix d’un veau. Suis monté seul en zigzaguant entre gentianes et murets jusqu’au fort de Dun Aengus qui couronne la plus haute falaise. J’entendais sans la voir la mer battre leurs pieds et le courroux du vent qui les prenait de front et cherchait une issue. Je me disais «tout de même... cent mètres» et me croyais à couvert. J’avais tort. Un vent qui prend son élan depuis Terre-Neuve ne s’en laisse pas conter par une falaise, si imposante soit-elle. Plutôt qu’un obstacle, c’est pour lui une devinette dont il connaît depuis longtemps la réponse. Voici comment il s’y prend : il tasse au pied des récifs un coussin d’air ; sur ce tremplin, il s’élève puis recommence. Lorsque, ayant achevé son escalade, il atteint le sommet et déboule sur l’autre versant en écharpes ondoyantes et furieuses qui écrasent genêts et chardons, mieux vaut ne pas être sur le passage. À quelques mètres du fort, une de ces rafales m’a pris de plein fouet, jeté par terre et promené dans la caillasse et les ronces comme une manchette de journal. J’ai vu mon lourd sac-photo descendre en caracolant dans le vert des prés et la grande débandade des lapins.

Kilronan, samedi matin

L’épicerie du port où je voulais acheter plumes, papier, tabac est fermée. L’église est ouverte. Vu la sortie d’un mariage : les costumes de tweed neuf étincelaient dans le gel, les visages étaient rouges d’excitation. Le curé, un costaud frisotté, distribuait frénétiquement bourrades, poignées de main, accolades, claques dans le dos. Il en faisait trop dans la familiarité forcée, peut-être à cause du froid. Pas l’allure d’un saint homme ni même d’un mage, plutôt celle d’un coach de rugby après un essai transformé.

Le même matin

Michael est sorti de la voiture en se battant avec la portière que la tempête lui arrachait. […] Arrivé sur la grève, il a mis la main en casquette et, le dos tourné à l’Europe, regardant vers l’ouest où la mer fumait et bouillonnait comme un chaudron, il m’a dit avec une satisfaction laconique : «Next bus-stop : New York...» Puis le vent qui forcissait a rendu toute conversation impossible. […] Cette grève était un de ces non-lieux que le voyage tient pour nous dans sa manche. J’en avais connu d’autres et je m’y trouvais bien.

Aran II

J’ai vu – mes yeux s’étaient faits à la nuit – une forme pâle, rencognée dans l’angle formé par deux murets. C’était un percheron blanc si énorme et immobile que j’ai d’abord pensé à une gigantesque effigie abandonnée là par quelque Atlantide, ignorée des archéologues, et que les vents d’hiver auraient débarrassée de ses lichens et bernacles pour lui donner ce poli et cette perfection d’opaline. Il s’était trouvé le coin le mieux abrité et, le museau collé au poitrail, il n’en bougeait pas pour avoir moins froid. Sans le frisson qui le parcourait de la queue aux naseaux, j’aurais juré qu’il était en plâtre.

© NICOLAS BOUVIER, JOURNAL D’ARAN ET D’AUTRES LIEUX

1990 Éditions Payot / 2001 Éditions Payot & Rivages

Lieu d’écriture

Pub de Kilronan, fin d’après-midi

Le pub, fermé lui aussi pour cause de vent, venait d’ouvrir, le temps d’abreuver les laissés-pour-compte de la noce. […] Bref : en dépit de l’indigence du lieu, c’était cette pénombre ambrée, dans la manière des maîtres flamands qui reproduisent sur un flanc de carafe toute la taverne qui remplit leur toile. Trop sombre pour photographier à main levée. J’ai fixé l’appareil sur un petit trépied, l’ai posé sur un coin du bar et, trompé par la torpeur générale, négligé de prononcer le fatidique «ne bougeons plus !» Diaphragme : 5,6, pose : une seconde. Précisément celle qu’ils ont choisie pour s’étirer en bâillant et battre des paupières. Au lieu d’un Vermeer j’ai eu un Francis Bacon avec ses contours fondus, glaireux, cirrhosés. Et sans doute plus fidèle au génie du lieu.

Ljubljana, la petite reine

Article suivant

Ljubljana,
la petite reine

Carnet d’adresses

© NICOLAS BOUVIER, JOURNAL D’ARAN ET D’AUTRES LIEUX

1990 Éditions Payot / 2001 Éditions Payot & Rivages

Hôtel

The g Hotel & Spa

Galway, côte ouest de l’Irlande, dernière étape avant d’embarquer ou décoller pour la trilogie d’Aran. Au nord des docks, cet hôtel de 101 chambres doit ses élégances modernes à Philip Treacy, enfant du pays devenu chapelier des têtes couronnées et des silhouettes haute couture. L’intérieur scintille, le vent amadoue les longueurs vitrées, l’horizon marin n’est plus très loin.

Wellpark, Dublin Road, Galway.
Tél. +353 91 865 200.

www.theghotel.ie

Restaurant

Inis Meáin Restaurant & Suites

Cette perle brute semble avoir toujours été là, entrelacs de pierre dressé par le vent au coeur d’Inis Meáin, l’île centrale à l’abri des sentiers touristiques. Le chef Ruairí de Blacam, revenu sur son confetti natal en 2007, a ouvert avec son épouse Marie-Thérèse ce navire immobile, portant dans ses lignes franches la paix des alentours. Seulement 5 suites en tête-à-tête avec les éléments et un restaurant de 16 couverts où les assiettes ont la noblesse tranquille des ingrédients du coin – homard, agneau, légumes, herbes du potager... Et une panoplie de petites attentions pour tourner le visiteur vers la terre : vélos, jumelles ou thermos de soupe maison, à glisser dans la besace.

Inis Meáin.
Tél. +353 86 826 6026.

www.inismeain.com
Carnet d'adresses

S'y rendre

www.airfrance.com

FRÉQUENCE DES VOLS

Chaque semaine, au départ de Paris-CDG, AIR FRANCE dessert
Dublin par 35 vols, en partage de codes avec CityJet.

Chaque semaine, au départ d’Amsterdam, KLM dessert
Dublin par 14 vols.

AÉROPORT D'ARRIVÉE

Aéroport de Dublin.

À 11 km.
Tél. +353 1 814 1111.

BUREAUX AIR FRANCE KLM

À l’aéroport.

RÉSERVATIONS

— Depuis la France :
Tél. 3654.
— Depuis l’étranger :
Tél. +33 (0)892 70 26 54.

LOCATION DE VOITURES

Hertz, à l'aéroport.
Tél. +353 1 844 5466.
www.aifrance.fr/cars

À LIRE

Journal d’Aran et d’autres lieux Nicolas Bouvier, Payot. OEuvres Nicolas Bouvier, Gallimard, coll. Quarto. Nicolas Bouvier, passeur pour notre temps Nadine Laporte, Le Passeur éditeur.

Irlande Gallimard, coll. Encyclopédie du voyage.
Irlande Gallimard, coll. GEO Guides.
L’Essentiel de l’Irlande Lonely Planet.

REMERCIEMENTS

Peadar Poil.

© Parko Polo / Central Illustration Agency. Carte illustrative, non contractuelle Map for illustration purposes only