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Jacques Cavallier

Flacon de benjoin

Flacon de benjoin, l'une des nombreuses matières premières travaillées dans l'atelier de création.

Collection inédite de parfums Louis Vuitton

Collection inédite de parfums Louis Vuitton, dans leur écrin de verre épuré designé par Marc Newson.

Jacques Cavallier dans son bureau

Jacques Cavallier dans son bureau, sous le regard du fondateur, Louis Vuitton.

Fontaine extérieure alimentée par la source de la Foux.

Fontaine extérieure alimentée par la source de la Foux.

Il est né à Grasse et y revient en fils prodige. Le parfumeur Jacques Cavallier inaugure Les Fontaines Parfumées, nouveau laboratoire de la maison Vuitton, et signe pour l’occasion non pas une, mais sept fragrances d’un seul coup.

Comment se porte l’homme le plus envié de l’industrie du parfum ? «Bien», lâche-t-il dans un sourire désarmant de gentillesse. L’annonce, en 2012, de son arrivée chez Louis Vuitton a su immédiatement provoquer une sorte de fièvre chez les amateurs de grands sillages et les maisons de luxe concurrentes. Pour faire quoi ? On saisit, en traversant le jardin de cette bastide de 1 000 m2 du cœur de Grasse, que la mission de Jacques Cavallier Belletrud ne se limite pas à la composition de fragrances, si belles soient-elles. En ce matin de mai qui penche enfin vers la lumière de l’été, la fraîcheur est saisissante. Politesse attentive et costume outremer, Jacques Cavallier orchestre la visite tout en racontant : «Cette maison du XVIIe a toujours été un lieu mystérieux pour le petit Grassois que j’étais… Je passais devant le grand portail de fer forgé en partant à l’école. Je savais juste qu’on y avait fait du parfum autrefois…» Il désigne la fameuse fontaine à parfums, sous la rotonde, où s’écoule encore l’eau de la Foux (source nourricière de Grasse), qui servait autrefois à tanner les cuirs, fleurant aujourd’hui l’eau de rose. Lorsqu’on lui propose de devenir maître parfumeur de Louis Vuitton, et qu’il entend parler de cette bastide de son enfance en passe d’être rachetée par le malletier, il y voit plus qu’un signe du destin : la certitude qu’il sera le premier nez de Vuitton. Il caresse du regard l’éden olfactif dessiné par le paysagiste Jean Mus, autre enfant du pays, où se découvrent dans une quiétude heureuse cédratiers, bergamotiers, violette et jasmin grandiflorum. Une collection inouïe de 350 essences différentes qu’il décrit une à une dans une allégresse jubilatoire. La mèche insurgée, le verbe haut, Cavallier est un modèle d’enthousiasme professionnel nourri par une connaissance fraternelle des matières premières : «Je tenais à rendre hommage aux savoir-faire et aux fleurs de Grasse : rose de mai, jasmin “pays”, tubéreuse.» Le biotope, la tradition, le terroir, soit ; mais sans jamais perdre de vue l’invention, l’innovation, la modernité, comme cette magnifique infusion de cuir, étonnante extraction de peau douce et féminine.

Écrire des contes olfactifs

Le parfumeur avait son histoire en tête et il lui tardait de commencer. «Je suis arrivé chez Vuitton le 2 janvier 2012 et j’ai sorti les premières notes dès le 20 janvier.» L’attente était forcément à la hauteur de la notoriété du groupe LVMH… immense. La seule façon de faire baisser la pression et de se soustraire à l’arrogance qui est parfois le travers des grandes maisons : travailler en équipe réduite (10 personnes à peine), en mode start-up, à l’abri des tentations marketing et de la fureur du monde. «Le fil rouge de cette première collection, ce sont les fleurs – clin d’œil à la toile monogramme LV –, la lumière et la fluidité.» Il prononce le mot «fluidité» un ton plus bas, celui du conteur qu’il est. Dans un flacon habillé presque modestement par Marc Newson : sept fragrances commercialisées dans 150 points de vente seulement. Des formules courtes écrites avec une transparence désarçonnante. Une rose (Rose des vents), une tubéreuse (Turbulences), un muguet (Apogée), deux cuirs (Mille feux et Dans la peau), un oud (Matière Noire) et un néo-oriental, ode à la vanille (Contre moi). Une belle parfumerie classique, harmonieuse, signée. Racée, disons. Même au milieu de son atelier de création grand comme un paquebot (qu’il partagera avec François Demachy, le nez de la maison Dior), Jacques Cavallier n’en fait pas trop. «C’est un génie et un vrai (ra)conteur, capable de vous embarquer instantanément dans son histoire», dit de lui Fabrice Pellegrin, parfumeur de Firmenich. Cet érudit des odeurs, à l’origine de Poême de Lancôme et de l’Eau d’Issey, n’a rien d’une prima donna assoluta, il a même un rapport simple et sain aux essences et à la création. Une humilité qui se double d’une forme de discrétion, lui que le succès aurait pu stratosphériser dans la catégorie des créateurs les plus «bankables» et donc les plus inaccessibles. Et lorsqu’on lui demande si la ville de Grasse, son refuge, sa réserve d’émotions, est en passe de retrouver son trône de «capitale mondiale de la parfumerie», il répond : «C’est le seul endroit au monde qui regroupe tout ce qui permet de créer un parfum.» Et d’avouer son admiration pour ces producteurs, son clan de cœur et d’esprit, qui continuent envers et contre tout à cultiver la fleur à parfum.

Charlotte Cosby

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