Edito

«Soyez sans crainte, cette île est pleine de rumeurs, de bruits, d’airs mélodieux qui charment sans nuire. Tantôt ce sont mille instruments qui vibrent, qui bourdonnent à mes oreilles. Tantôt, alors même que je m’éveille d’un long sommeil, des voix m’endorment à nouveau pour me montrer en songe, dans les nuées qui s’entrebâillent, des trésors prêts à m’échoir, tant et si bien qu’à mon réveil, je supplie de rêver encore.»

William Shakespeare, La Tempête, acte III, scène 2. Traduction Pierre Leyris

La carte postale
de
Jennifer Bongibault

Encre de Chine, pinceau ou plume, les dessins faussement naïfs de cette créatrice parisienne croquent les attitudes des citadins qu’elle aime. Elle se partage entre son travail d’illustratrice et son studio de design, l’Atelier Brunoir. Ce mois-ci, un peu de douceur carioca pour faire durer l’été indien.

Être une île

Texte Vassílis Vassilikós traduction Fabienne Vogin

L’être humain est une île dans un océan de sept milliards d’hommes. Comme émergé d’un séisme sous-marin, ancré quelques secondes aux abysses par le cordon ombilical, il retient ce traumatisme. La femme le surmonte partiellement en devenant mère, l’homme reste inconsolable. Eschyle, Sophocle et Euripide ont montré la complexité tragique des relations intrafamiliales. Jusqu’à ce que la psychanalyse étiquette les complexes et que du théâtre, remède par l’art, nous passions à la thérapie du divan.

Chaque être humain est une île parce qu’il est isolé. Quand il a mal, il a mal seul. Il peut appartenir à une collectivité, mais nul ne saura consoler son amertume. Quiconque n’est pas natif d’une île ne comprendra jamais l’isolement. Ne pas pouvoir passer en face parce que la mer est grosse. Certes, hélicoptères et ferrys ont renvoyé cet isolement à un autre âge. Il existe encore, pourtant, des «lignes non rentables», des îles isolées en hiver. Moi qui fus enfant à Thássos, en mer Égée, je sais de quoi je parle.

Cette unicité de l’homme-île, seule la grande littérature l’a montrée. Les héros qui vivent en nous sont ceux qui nous ont marqués par leur unicité. De même que nous revisitons certaines îles restées inoubliables et redécouvrons leurs beautés, de même nous relisons Madame Bovary, Le Rouge et le Noir, Anna Karenine ou Les Nourritures terrestres et revivons l’autonomie de chaque être humain-île, redisant avec André Gide : «Nathanaël, à présent, jette mon livre […] et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres.»