Edito

«Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !»

Arthur Rimbaud, «Ma Bohême (Fantaisie)», Bibliothèque de la Pléiade, éd. Gallimard

La carte postale
de
OMYdesign & play

Sous les emblématiques rondeurs de ces coloriages géants œuvrent les 4 mains d’Elvire Laurent et Marie-Cerise Lichtlé. Voyageuses, ces graphistes illustratrices travaillent ensemble depuis leurs études aux Arts décoratifs. Ce mois-ci, clin d’œil de Tokyo, où OMY a fait du shopping lors d’une tournée en Asie.

Liberté nomade

Texte Robert Maggiori

Pourquoi, dans le manuscrit de son poème, Rimbaud met-il un accent circonflexe à «Bohême» ? L’enfant de bohème, dont l’«unique culotte avait un large trou», et qui, «souliers blessés», poings dans les «poches crevées», allait errant de route en route, n’a guère besoin de ce petit chapeau, de ce toit qui le cloue au logis et l’empêche de voir les étoiles. Peut-être ce minuscule chapiteau voulait-il rappeler les pics et les forêts du royaume de Bohême, d’où étaient venus Roms et Tsiganes, qui, voyageant cheveux au vent, furent bientôt dits bohémiens, sans circonflexe.

Parce qu’ils avaient quitté la Bohême pour chercher à Paris une liberté de culte et de pensée, aux étudiants protestants et juifs de l’université de Prague on donna aussi le nom de bohémiens. Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils étaient désargentés. Géniaux et maudits, mélancoliques et rigolards, romantiques et cyniques, ils avaient plus de rêves que de projets, voulaient réussir leur vie plutôt qu’avoir une belle carrière, peindre, écrire des poèmes, toucher du doigt la Lune, et refaisaient le monde sur les berges de la Seine. Ils erraient du Quartier latin à Montparnasse, de bistrot en atelier, de chambre de bonne en mansarde, partageaient à quatre un petit verre d’absinthe, couraient les jupons – et si ceux-ci fuyaient trop vite, ils payaient quelques sous leur plaisir aux lorettes et aux coquettes de Montmartre ou de Notre-Dame-de-Lorette. 

La bohème devint, et resta, un style de vie. Aujourd’hui elle a davantage un pouvoir d’évocation qu’un sens précis – un peu comme la liberté, à laquelle elle s’identifie. Quand l’époque se fait trop dure ou violente, l’insouciance apparaît déplacée. Aussi l’esprit de bohème n’enveloppe-t-il plus que… l’amour. Ce qui n’est pas rien. Chacun, dès qu’il aime, se fait en effet bohémien, devient cet Éros dont parlait Platon dans Le Banquet, qu’on peut imaginer en jeans et t-shirt, une marguerite entre les dents : fils de Richesse et de Pauvreté, il n’est jamais comblé et, nomade, chemineau sans demeure, parcourt les chemins sans jamais arriver à «aimer assez», tel le désir qui, aussitôt satisfait, renaît.