Shauna Low, étudiante en droit, connue des adeptes de mode via son compte Instagram @saphiralefae.

Singapour
petite Babel

Shauna Low, étudiante en droit, connue des adeptes de mode via son compte Instagram @saphiralefae.

Les climatiseurs poussent sur les murs du quartier des affaires.

Les climatiseurs poussent sur les murs du quartier des affaires.

Promenade aérienne autour des Supertrees, arbres artificiels du parc géant Gardens by the Bay.

Promenade aérienne autour des Supertrees, arbres artificiels du parc géant Gardens by the Bay.

Robert Zhao Renhui, jeune artiste singapourien.

Robert Zhao Renhui, jeune artiste singapourien.

Les lumières de Singapour, ville composite.

Les lumières de Singapour, ville composite.

Marina Bay et Gardensby the Bay, parc de 101 hectares dédié de la biodiversité.

Marina Bay et Gardensby the Bay, parc de 101 hectares dédié de la biodiversité.

Les tours vitrées flambant neuves surplombant les traditionnelles shophouses.

Les tours vitrées flambant neuves surplombant les traditionnelles shophouses.

8Dans les rues de Kallang, la styliste Yao Xin porte les vêtements qu’elle dessine.

Dans les rues de Kallang, la styliste Yao Xin porte les vêtements qu’elle dessine.

Les docks dans la nuit immobile.

Les docks dans la nuit immobile.

Une shophouse, sur Jalan Besar Road.

Une shophouse, sur Jalan Besar Road.

«Tard dans la nuit… au matin… à midi… Je marche dans la ville». L’écrivain Miguel Bonnefoy capte les identités chamarrées de la cité aux portes de la Chine, où perlent les saveurs plurielles de l’Asie.

Singapour n’est pas l’Asie. C’est la pointe de l’épée malaise, le point du «i» d’Indonésie, le grain de beauté de la Chine, la perle avec laquelle l’Inde ferme son collier. Ici viennent se fondre les grandeurs et les mystères des peuples de l’Asie du Sud-Est, à l’extrême-orient du monde, pour y trouver une mémoire collective, une signature commune, une fraternité cachée. C’est une petite Babel, solitaire et foisonnante, avec ses piliers culturels et ses tours démesurées, qui lève comme une spirale ses multiples langues vers le ciel.

Ville-continent

Je marche dans la ville, tard dans la nuit. Arrivé près de la mer, je ne parviens pas à distinguer la limite du port. Les lumières des quais et celles des navires se confondent en une même constellation. Le mouvement immobile des bateaux au large de la côte, lourds de marchandises, venus du monde entier, «qui chargent et déchargent» comme disait Victor Segalen, me donne l’impression d’une activité invisible. Depuis deux siècles, ils apportent tout ce qu’on trouve sur l’île, nourrissent, décorent, construisent, dans une ivresse de consommation. À l’époque, ces navires reliaient Lisbonne, Bonne-Espérance, Aden, Colombo. Mais au-delà des cargaisons, ils apportaient aussi des cartographes, des ethnologues, des jardiniers, des marchands d’épices, des hommes de science, des missionnaires, des diplomates. C’est cette diversité qui a fondé la cité. Le développement colonial et scientifique d’autrefois n’a été que la graine du développement financier et touristique d’aujourd’hui.

Un brouillard se lève non loin du rivage. On ne voit plus les côtes malaises. Un homme apparaît dans la pénombre et pointe la mer : «Le continent est isolé» me dit-il en riant, convaincu que, vis-à-vis de Singapour, l’Asie entière n’est qu’une île.

Je comprends la fierté de ce peuple. Singapour a toujours été un lieu de passage, d’escales, un carrefour commercial. Avant que les Anglais ne prennent possession de l’île, elle était déjà à la convergence des cultures indiennes, chinoises, malaises, indonésiennes, comme un trésor de l’Asie orientale, située sur la route des épices. Comme une divinité, Singapour a porté cent noms, Temasek, «ville du lion», «portes de la Chine», une ville sans cesse réécrite, sans cesse refaite, passée sous les alliances des princes de Sumatra, des sultans de Malacca, des compagnies européennes. «C’est l’Asie en miniature» écrivait déjà le marquis de Moges, en 1857. On peut dire aujourd’hui que Singapour n’a été le comptoir de personne : elle a été la conquête de tout le monde.

Ville-ruche

Je marche dans la ville, au matin. De cette époque ancienne, les Singapouriens ont conservé les shophouses, des boutiques derrière des arcades et des rigoles bouchées, avec un puits de lumière au centre et des habitations à l’étage, au-dessus du magasin. C’est un tout nouveau commerce qui s’y fait. Des magasins de tatouages et d’électronique, des ateliers pour se refaire les ongles, des coiffeurs, des vendeurs de chapeaux, des fleuristes, des allées serrées et étroites, dont les devantures sont peintes de couleurs vives et qu’une longue haie de mandariniers, lourds de rubans rouges, décore aux portes.

Je visite la galerie Intersections, tenue par Marie-Pierre et Louise, où l’on présente des artistes venus de toutes parts, notamment singapouriens et birmans, talentueux et engagés. Je m’assois à une terrasse où je lis le livre de Danièle Weiler et de Maxime Pilon, Les Français à Singapour, en buvant un jus de citron aux prunes. Au loin, la mosquée avec sa coupole en hémisphère. Derrière la mosquée, une église. Plus loin, un temple indien. Plus loin encore, l’ancienne demeure de la famille royale, les maisonnettes de Chinatown, avec leurs jalousies en bois, et en arrière-plan, les tours vitrées du Financial District.

Je reste fasciné devant ce spectacle de multiplicités. Le chantier de Babel n’a donc pas été abandonné. Ce lieu en est la preuve. Avec le temps, les religions sont parvenues à trouver un équilibre rare. On trouve pêle-mêle des bouddhistes, taoïstes, musulmans, chrétiens, hindouistes. Tandis que les missions catholiques lèvent des chapelles et nomment des évêques, les communautés chinoises bâtissent des pagodes dont l’élégance architecturale est proverbiale. Tandis que les Malais construisent leurs mosquées, priant sans retenue, entassant leurs chaussures aux portes, les Indiens dressent au milieu de la ville des temples colorés, des statuettes aux colliers de fleurs, allant jusqu’à faire un quartier entier à l’image de l’Inde, Little India. Je marche dans cette réussite humaine. Peu de pays, aussi petits, aussi isolés, sont parvenus à constituer une telle unité tolérante, un tel système de respect, où chaque religion semble avoir sa place comme les alvéoles dans une ruche.

Ville-nature

Je marche dans la ville, à midi. À l’image de ce mélange culturel, les food court offrent un mélange de cuisines. Je ne mange que dans ces fourmilières populaires, perdu dans une bigarrure de parfums, de saveurs, de spécialités culinaires, réduits à un même espace collectif, où des marchands de serviettes passent en silence en vendant des Kleenex. Des Chinois halal, des Malais portugais, des Indiens qui font des sushis. On boit du jus de calamansi, un citron vert plein de pépins. On mange du riz au porc avec une sauce noirâtre, du canard laqué vendu sous un auvent. Tout sent l’huile de sésame, le chicken rice et les crevettes à l’ananas.

«Connaître Singapour, c’est manger Singapour» me dit un ami singapourien, d’origine chinoise. «Les Singapouriens parlent déjà du déjeuner au moment du petit-déjeuner, du dîner au déjeuner et, comme ils ne mangent pas chez eux, les restaurants sont toujours pleins».

Je me dis que, dans le vacillement fou de cette ville, la nature seule est témoin de l’immobilité, de ce qui n’a pas encore évolué. Je me rends alors au Jardin botanique. Dans un ordre à la fois beau et irréel, des centaines de palmiers à huile, des Hopea odorata aux racines puissantes et profondes, des arbres à feuillage persistant, des plantations de gambiers. Le cliché universel veut qu’il soit interdit de mâcher des chewing-gums à Singapour (ce qui est faux), mais on trouve ici des jelutongs, arbres qui peuvent atteindre 80 m, et dont la résine est utilisée pour la production de chewing-gum.


Ici viennent se fondre les grandeurs et les mystères des peuples de l’Asie du Sud-Est, à l’extrême-orient du monde.
 

Je pénètre la cage à orchidées et les serres de plantes carnivores. La variété ne se décrit pas. L’urgence et la rapidité urbaines semblent ne parvenir que comme un bruit lointain. Ici, l’alphabet des couleurs parle toutes les langues. Comme la ville, les jardins composent dans un même espace la multiplicité des espèces. C’est une célébration de la vie végétale, un éloge de la cohabitation.

Ainsi, j’observe Singapour d’un autre œil. Même si on élève des gratte-ciels en deux semaines, même si la finance est la langue véhiculaire entre toutes les communautés, l’île porte encore l’odeur du lointain, du bois de santal, du thé et de la noix de muscade. L’île a encore son parfum de navires, de mangoustans, de côte javanaise, d’huile de dugong. Mais surtout, cette ville-état de 40 km de long et 25 de large a su bâtir avec ses nationalités multiples, ses cultes mystérieux et ses calendriers différents et ses langues distinctes, une petite Babel dont le mariage d’héritages, depuis cinquante ans, continue de fasciner.

Lieu d’écriture

Au centre d’un food court, au pied d’un immeuble dont la structure tient sur des colonnes, des foyers fument, des casseroles s’entrechoquent, les cuisines se peuplent. Ici, du poisson à la vapeur. Là, des samoussas et des naans au fromage. Un diseur de bonne fortune, à l’angle, montre sa cage à oiseaux. Au loin, des linges pendent, non pas aux ficelles comme aux balcons italiens, mais à des bambous, à l’extérieur, sur des pics embrochés contre le mur.

Je partage ma table d’écriture avec des hommes qui n’écrivent pas. Ils mangent vite, très vite, un pied dans la rue, l’autre dans cette cantine géante. J’observe autour de moi ce monde qui s’agite. Des cuisinières noires, des éviers remplis, des tables sans nappe, des grands buffets où l’on entasse des sacs de riz, des pots en porcelaine et des verres en plastique. Mes mots prennent la saveur des nouilles au canard, des beignets au miel, des bo buns vietnamiens, et j’éprouve la sensation délicieuse de prélever dans la pulpe du texte le noyau de cette réalité.

Pan Pacific

Hors de question d’aller à Singapour sans profiter de ces gigantesques gratte-ciels ultra-urbains dont la ville a le secret. Se perdre dans l’une des 790 chambres et avoir le vertige en regardant l’horizon ou Marina Bay, depuis la baie vitrée qui jouxte son lit, fait évidemment partie du jeu. Que l’on soit en vacances ou en voyage d’affaires, on profitera également, sans se limiter, de ce que l’hôtel de 38 étages offre comme superlatifs. Et pour paraphraser André Gide, comme «choisir c’est renoncer», il faudra bien trancher entre l’un des sept restaurants (japonais, cantonais, international...) que seuls les hôtels de cette envergure savent proposer à leurs clients.

pan pacific singapore

7 Raffles Boulevard. Tél. +65 6336 8111.

www.panpacific.com
Château de La Colle Noire, qui a inspiré à François Demachy le parfum La Colle Noire, un hommage à la rose de mai, fleur emblématique de Grasse.

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Grasse, en
note
de cœur

S'y rendre

www.airfrance.com

FRÉQUENCE DES VOLS

Chaque semaine, AIR FRANCE dessert Singapour par 7 vols au départ de Paris-CDG.

Chaque semaine, KLM dessert Singapour par 7 vols au départ d’Amsterdam.

AÉROPORT D'ARRIVÉE

Aéroport de Singapour Changi.
À 20 km.
Tél. +65 6595 6868.

BUREAUX AIR FRANCE KLM

À l’aéroport.

RÉSERVATIONS

— Depuis la France :
Tél. 3654.
— Depuis l’étranger :
Tél. +33 (0)892 70 26 54.

LOCATION DE VOITURES

Hertz, à l'aéroport.
Tél. +65 6542 5300.

www.aifrance.fr/cars

À LIRE

Miguel Bonnefoy a publié un recueil
de nouvelles
Naufrages (éditions Quespire) et deux romans Le Voyage d’Octavio (éditions Payot & Rivages)
et Jungle (éditions Paulsen).

Singapour Gallimard, coll. Cartoville.
Singapore Phaidon, coll. Wallpaper
City Guide (en anglais).

Singapour Louis Vuitton City Guide.
Singapour en quelques jours Lonely Planet.

 

© Parko Polo / Central Illustration Agency. Carte illustrative, non contractuelle Map for illustration purposes only